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Freud et la religion

Quelques mécanismes psychiques du "besoin de croire" : utopies et religions

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par Joël Bernat   -   5 mars 2004 [1]


Les textes publiés dans Vos contributions (rouge foncé) ne représentent que l'opinion de leurs auteurs.



"En un mot, j'ai de la haine pour tous les dieux."
Eschyle [2]


Sommaire  

Introduction
I. Le "besoin de croire" comme conséquence physiologique et ontologique ? II. Les trois phases d'évolution de l'humanité


Introduction

Le merveilleux, la religion, l'utopie, la croyance religieuse ou en un mythe du progrès humain, l'universel ou l'omnipotence et l'omniscience : sont-ils autant de noms pour la même chose ? Et leurs envers : mélancolie, nostalgie, quête, Chute, détresse, ou encore le fragmentaire, l'inachevé, etc. Ces termes que j'inscris en ligne, sur deux faces symétriques, encadrent-ils vraiment la même et unique chose ? Nous allons tenter d'y répondre.


1 - La mélancolie de Faust

Il existe une fort ancienne opposition entre science et merveilleux, ou encore, entre une sorte d'urgence à "connaître" et celle de "croire". La plainte du docteur Faust représente bien une telle opposition. En effet, le voici éprouvant une grande désillusion, après avoir étudié philosophie, médecine, droit et théologie, et ne se sentant guère plus éclairé dans sa quête :

"Et je reste là, comme un sot // Sans avoir avancé d'un mot." Mais il y a un espoir du côté de l'irrationnel : "J'ai donc pensé que la magie // Et les esprits et leur pouvoir // Pourraient me révéler quelque secret savoir // (...) Me délivrer des mots et de leur vanité." Une première remarque : Faust a donc espéré qu'un mot - ou un savoir -, serait assez puissant, c'est-à-dire magique, pour éclairer son existence. Et dès lors de constater qu'aucun mot ne peut donner d'épaisseur ou de chair à son sentiment d'être (voir le fameux : "Qui suis-je ?"), aucun savoir ne vient transmuter sa mélancolie. Mais alors, quoi ? Plus loin, Faust ouvre le Nouveau Testament, et s'arrête sur ceci :
    "Il est écrit : Au commencement était le verbe ! Ici, je m'arrête déjà ! Qui me soutiendra plus loin ? Il m'est impossible d'estimer assez ce mot, le verbe ! Il faut que je le traduise autrement, si l'esprit daigne m'éclairer. Il est écrit : Au commencement était l'esprit ! Réfléchissons bien sur cette première ligne, et que la plume ne se hâte pas trop ! Est-ce bien l'esprit qui crée et conserve tout ? Il devrait y avoir : Au commencement était la force ! Cependant, tout en écrivant ceci, quelque chose me dit que je ne dois pas m'arrêter à ce sens. L'esprit m'éclaire enfin ! L'inspiration descend sur moi, et j'écris, consolé : Au commencement était l'action !"
Cette désillusion, ce drame ou ce syndrome faustien, et son passage du rationnel vers l'irrationnel - comme utopie anti-mélancolique -, est un classique, et pas seulement littéraire. Donnons pour exemple Camille Flammarion, fondateur de la Société Astronomique française qui publie en 1900 deux livres qui n'ont plus rien à voir avec la science : "Forces inconnues de la nature et Forces psychiques inexplorées". Ou encore Sir Arthur Conan Doyle, ce médecin rendu célèbre par son personnage de Sherlock Holmes, prince de la science analytique, représentation de la démarche scientifique poussée à son plus haut degré, qui fait disparaître son héros en pleine gloire, pour se consacrer aux phénomènes occultes, passant ainsi de son goût pour la lumière à celui des ténèbres, pourrait-on dire... ainsi que Burton[3], Jung, etc...


2 - Les Utopies comme antidépresseurs

Ainsi y a-t-il des savants déçus par la science, déception qui ouvre la porte aux résurgences de l'occulte, de la mystique ou de la métaphysique, c'est-à-dire autant de formes de la toute-puissance magique de la pensée avec son cortège de croyances et de merveilleux : cette déception indique qu'en fait, sous couvert de quête scientifique, c'est tout autre chose qui était, pour eux, à l'œuvre. Comme si avoir la connaissance pouvait venir réparer quelque chose de l'être !

Quête de toute-puissance qui s'entend aussi dans le désir même de la Science : tout expliquer, maîtriser. Pour exemple, le chimiste et académicien Marcelin Berthelot, alors Ministre de l'Instruction, lançait, en 1887 : "L'univers est désormais sans mystères"... En d'autres termes, la pensée, fut-elle scientifique, ne peut pas être dissociée de la problématique personnelle du penseur. Et la désillusion, l'échec de la recherche ne ferait que répéter autre chose, sur la scène psychique de la science.

Déception de et par la Science qui s'offrit comme pourvoyeuse de merveilleux au XIX siècle, en lieu et place du merveilleux jusqu'ici promis par la religion.
Déception du chercheur qui se tourne vers un autre champ du merveilleux, celui de la croyance, que ce soit sous la forme d'un nouveau discours scientifique, l'utopie, ou sous la forme du discours religieux.

Ceci tendrait à montrer que l'on ne renonce jamais à rien, ce que Freud indiquait ainsi : "nous ne pouvons renoncer à rien, nous ne faisons que remplacer une chose par une autre ; ce qui paraît être un renoncement est en réalité une formation substitutive ou un succédané".[4] Ce déplacement est connu depuis longtemps, et fut, par exemple, montré par Feuerbach : selon lui, le mépris de la nature dans la philosophie moderne est un héritage de la théologie chrétienne - de sa vision-du-monde - préconception qui fait de cette philosophie moderne rien d'autre que de la ”théologie dissoute et transformée en philosophie”. Hegel est ainsi un ”travesti” : sa doctrine (la Réalité est posée par l'Idée) n'est que l'expression rationnelle de la doctrine théologique (la Nature est créée par Dieu) : c'est ainsi qu'échoue toute philosophie spéculative. Notons le glissement de la croyance en un Dieu vers celle en un mot ou concept. Pour éviter cela, il faut recourir au ” tiers-état ”, les sens, qui eux seuls donnent accès aux vérités philosophiques, sans omettre que la confirmation doit en passer par autrui.

Y aurait-il donc quelque chose de puissant en nous qui exige de trouver dans le monde extérieur une puissance qui serait rassurante ? Et ce n'est pas le passage des siècles, avec son accumulation de connaissances, qui vient y changer quoi que ce soit. Cela semble bien être une question individuelle, que chaque être se pose ou qui s'impose en chacun.
D'où cela vient-il ?


3 - Le cheminement de Freud

Du fait de sa double formation, en neurophysiologie et en philosophie (avec Franz Brentano), Freud était ‘prévenu' au sujet des utopies et autres croyances, en se pliant, disons intellectuellement, à l'idéal scientifique des Lumières anglaises (Newton et Bacon) : en science, aucun a priori n'est possible, la science se devant d'être le plus neutre possible, dégagée de toute influence. Position renforcée par son goût pour Kant et la Aufklärung dont il respectait les principes, en tant que savant comme en tant que juif libéral (selon un des buts du B'nai B'rith dont il fit toujours partie).

Puis, du fait de sa pratique clinique, et plus précisément, les cures de patients présentant des névroses obsessionnelles, Freud a pu pénétrer de plus en plus le mécanisme de la croyance et celui de la constitution de l'idée religieuse et de sa nécessité.[5] Mais un autre courant est repérable dans la pensée de Freud, une adhésion aux thèses phylogénétiques, celles qui s'appuient sur Darwin, et surtout celles de Lamarck ; c'est ainsi que l'on voit, vers 1910, apparaître la thèse des "trois phases", empruntées à l'anthropologie, puis peu à peu appliquées à la clinique pour expliquer une évolution de l'humanité, qui, selon la loi de Haeckel (loi dite de "biogénétique fondamentale"), se rejoue chez tout individu : l'ontologie comme répétition rapide de la phylogenèse.

Enfin, dans les années 1920-1930, sous l'influence de la Première Guerre mondiale, la phylogenèse laissera progressivement la place à des observations sur les masses et la grégarité, telles que l'on peut les observer dans les religions ou les armées. Afin de nous y retrouver, je propose de résumer cette pensée de Freud selon deux axes principaux, celui de l'ontologie et celui de la civilisation : façon de montrer comment la détresse de l'individu tente de se résoudre aussi bien de l'intérieur, que de l'extérieur en prenant appui sur les héritages culturels.


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Notes

[1] Conférence faite à l'Université Lumière Lyon 2, le 5 mars 2004.

[2] Prométhée, v. 975.

[3] Voir l'Anatomy of Melancholy de Robert Burton en 1621, ou l'Utopia de Thomas More, utopies anti-mélancoliques que l'on retrouve aussi dans des systèmes politiques comme ceux de Staline, Hitler, etc., où le malheur était interdit : ce serait de l'opposition...

[4] Ainsi que le soulignait Jean Gillibert, certains modernes, s'ils ont coupé les liens d'avec Dieu, se sont reliés, en les transférant, à la Terre, lui attribuant les mêmes pouvoirs : le démiurgique équivaut au divin. "Leur tentative de "géologiser" l'homme (les systèmes de production, les machines désirantes, les codes) sont autant d'attributs manipulateurs du Dieu ancien (...) simple renversement qu'ils appellent "matérialisme" (...)". Ainsi passons-nous du principe théologique avéré à son déguisement en concept abstrait : mais la métaphysique reste. Gillibert J., "À partir de Freud et de Tausk", postface aux Œuvres complètes de Victor Tausk, Payot 1976, p. 241.

[5] Par exemple, en 1908 avec le cas de "l'homme aux rats".



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