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La Libre Pensée

dans l'élaboration de la loi de séparation


par Jean-Marc Schiappa  -  01/10/2005


Jean-Marc Schiappa est président de IRELP (Institut de Recherches et d’Etudes de la Libre Pensée) et a dirigé la réalisation du livre 1905 ! La séparation des Eglises et de l’Etat, (Ed. Syllepse, 2005).
La communication ci-dessous a été faite lors de la journée de réflexion sur la laïcité "1905 - 2005 ou les lumières voilées" organisée en Avignon par le département du Vaucluse.


Les textes publiés dans Vos contributions (rouge foncé) ne représentent que l'opinion de leurs auteurs.



Merci de cette invitation et ce n’est pas une formule protocolaire.

En effet, un nombre réel de colloques officiels se tiennent sur le centenaire de la Loi de 1905, "commémoration" dit-on ; pour notre part, nous préférons le terme de "célébration".
La sémantique a aussi un sens.
Et bien peu daignent inviter la Libre Pensée. Voilà le sens de mes remerciements.

De même, et c’est normal, de nombreux ouvrages ont été publiés à l’occasion du centenaire de la Loi de séparation. Mais il est également peu contestable que, pour une part non négligeable, ils accordent une part secondaire à la Libre Pensée dans l’élaboration puis dans le vote de cette loi.

Il y a même un ouvrage qualifié de pionnier qui ne consacre pas une ligne à la Libre Pensée (1).

On trouve également, préfacé par le premier ministre de l’époque, Mr Raffarin (comme le temps passe !) le "Livre du centenaire officiel" (du livre ou du centenaire, qu’est ce qui est officiel, on se demande) doté d’une belle iconographie avec de nombreux et fréquents dignitaires religieux et qui ignore totalement la Libre Pensée (2).

L’exemple le plus net de cette erreur (pour le moins), de cette école (c’est plus probable) est un article prétendument historique du journal Le Monde du 11 décembre 2004 et dont nous dirons un mot intitulé "Il y a 99 ans, les laïcs modérés l'emportaient sur les libres-penseurs" (3).

Alors, qu’est-ce que la Libre Pensée ? A-t-elle à voir avec la séparation des Eglises et de l’Etat dans sa philosophie et dans la loi française?

Les premiers cercles de libre-penseurs ont été fondés en 1847-1848 autour de Blanqui même si on trouve le mot "libre penseur" à notre connaissance pour la première fois en France dans une brochure anonyme de la Révolution (4).

C’est une association, non un parti ; elle ne peut ni ne veut avoir l’homogénéité voulue par un parti politique. La Libre Pensée est donc par essence "diverse" ; Jean-Paul Scot a écrit "composite" (5) : elle regroupe ceux qui se reconnaissent dans la 1ère Internationale, les francs-maçons, les radicaux.
Elle va se définir comme une association "démocratique, laïque et sociale", pratiquant le libre examen.
Elle regarde les religions comme les pires obstacles à l'émancipation de la pensée ; elle les juge erronées dans leurs principes et néfastes dans leur action.

Elle est donc attachée à tout ce qui peut faire reculer l’influence des religions et, plus particulièrement, elle est attachée à la "laïcité" c’est à dire, pour reprendre la belle formule de Victor Hugo "l’Etat chez lui, l’Eglise chez elle", c’est à dire, non pas comme le laissent dire certains hommes politiques, le droit de croire ce que l’on veut mais le droit organisé de croire ou de ne pas croire, l’absolue liberté de conscience.

Et ce n’est pas sans un certain étonnement que l’on peut lire "la liberté des cultes … sous-entend obligatoirement la liberté de conscience" (6). Mais une telle définition priverait de liberté de conscience ceux qui n’ont pas de cultes ! Cela veut dire que les incroyants (comme les agnostiques et les croyants sans culte) n’ont pas de conscience ! C’est l’inverse même de la liberté de conscience qui ne peut s’étendre qu’à tout le monde.

Dans le contexte politique d’une France radicale, d’une République encore menacée, d’une situation concordataire (7), La Libre Pensée s’appuie sur les premières tentatives de séparation en 1795 (s’agit-il vraiment de séparation, au vrai ? ce n’était pas l’opinion de Mathiez, par exemple (8)) et en 1871, sous la Commune de Paris, avec de nombreux libre-penseurs (9).

Nous avons suffisamment souvent polémiqué avec J.Lalouette pour la citer ici et lui donner raison quand elle écrit : "Toutes les associations nationales de Libre Pensée … fondées entre 1879 et 1902 militèrent en faveur de la suppression du budget des cultes et de l’ambassade française au Vatican, de l’abrogation du Concordat et de la séparation des Eglises et de l’Etat" (10). C’est simple, c’est précis, c’est net. Voici une netteté qu’il eut été agréable de retrouver ailleurs.

Rappelons que les élections de 1898 puis de 1902 ont donné une majorité au Bloc des Gauches, que la situation internationale pose également ce problème.

Fin 1902, est décidée la création d‘une commission parlementaire pour discuter de la Séparation, elle ne sera élue que le 11 juin 1903, huit mois après.

Un historien interroge "Qui aurait pu prédire en 1902 que la séparation …serait adoptée à la fin de la législature?" (11).
Oui, quel est ce mystère entre 1902 et 1905 ?
Que s’est-il passé entre-temps ?

Il y a la proposition de loi de Francis de Pressensé soutenue par Briand, Jaurès et bien d’autres, le 7 avril 1903.

C’est dans cette situation que prend place un événement majeur qui, bien souvent, a été occulté ou minimisé par des historiens (12) : La journée du 17 mai 1903.

Le journal libre-penseur l’Action lance, le 8 mai, l’appel suivant (suffisamment court pour être intégralement repris ici).
    "Aux libres penseurs. A tous les républicains.
    "Citoyens, l'Association nationale des libres penseurs de France, les collaborateurs et les amis de la Raison et de l'Action veulent relever le défi des moines et des évêques, de la Congrégation et de l'Eglise.
    Aux insolences de la servilité romaine, ils veulent répondre par une décisive affirmation des droits de la libre conscience laïque.
    Aux paroles de mensonge et de domination proférées du haut des chaires dans les cathédrales, ils veulent opposer les paroles de justice et de raison affranchie.
    Nous faisons donc appel à tous les groupes de Libre Pensée, à toutes les organisations rationalistes : Loges, syndicats, Comités politiques, Bourses du Travail, Universités populaires, pour que le même jour à la même heure, le dimanche 17 mai, dans toutes les grandes villes de France, l'un des nôtres, l'un de ces orateurs dont la démocratie apprit à aimer la parole et le caractère soit invité à leur dire : "Nous ne voulons plus de prêtres salariés, plus d'évêques fonctionnaires, plus d'Eglises d'Etat.
    Nous voulons que le Concordat soit dénoncé.
    Nous exigeons que la République soit définitivement débarrassée des dogmes et des superstitions."
Jean-Marie Mayeur qui a publié ce texte, je crois, un des premiers, le commente en quelques lignes :
    "Le rôle du groupe de pression libre penseur dans la marche à la Séparation est incontestable. Les deux cents réunions du 17 mai 1903 où parlent des socialistes comme Allard, Allemane, Chauvière, Sembat, Viviani, des radicaux comme Beauquier, Charles Dumont, Hubbard, Buisson, Lafferre, n'ont pas manqué de peser sur la majorité du Parlement. Pour ce groupe, peu nombreux mais actif, de libres penseurs, la Séparation doit mener à une ère nouvelle" (13).
Le chiffre de deux cent réunions donné par JM Mayeur, repris d’ailleurs de la presse de la Libre Pensée, est erroné puisqu’un bilan complet ne pouvait être établi au moment de la parution de l’article. Le chiffre de "mille" publié par le député libre-penseur Hubbard dans sa proposition de loi ressort de l’exagération polémique, mais la mention de ces réunions indique leur portée dans le débat politique et, bientôt, parlementaire. Enfin, quand J. Lalouette écrit "soixante dix sept orateurs", sur un autre bord de la palette, cela ne correspond pas à la réalité (14). C’est l’historien Maurice Gelbard qui est, en l’état actuel des sources, le plus précis : de l’ordre de six cent réunions publiques y compris dans de petites localités, parfois plusieurs dans la même ville (37 à Paris) en fonction des sensibilités différentes, souvent avec des centaines voire des milliers de participants (15). Rappelons que l’appel à cette journée est du 8 mai, neuf jours auparavant !

Dans ses numéros datés du 18 et 19 mai 1903, l'Action publia tous les comptes-rendus qu'elle avait reçus. Il était demandé au gouvernement de poursuivre son action par le vote de la proposition de loi présentée par M. de Pressensé afin de procéder à la séparation des Eglises et de l'Etat. Ils réclamaient en outre l'abrogation de la loi Falloux, l'éducation sociale, l'enseignement laïque et la suprématie du pouvoir civil.

Le 18 mai, l'Action titrait :
    "L'AGITATION CONTRE L'ÉGLISE
    Grande Journée de Libre Pensée
    La Grande Journée de la Libre Pensée a été un succès immense. Plus de 200 réunions ont été tenues dans la France entière, dans un calme qu'ont seules pu troubler quelques provocations cléricales. Cette première mobilisation des forces libres penseuses, nouvellement organisées, est la plus puissante menace qui ait jamais été dressée contre l'Église. Désormais, c'est la lutte suprême. Il faut que nous ayons raison de l'Ennemi, de l'Infâme, enfin !".
Ainsi,
    "Le Conseil central de la Fédération Française de la Libre Pensée, réunie le 12 mai 1903, en séance ordinaire, à son siège social, la Maison commune du 3° arrondissement, 45 rue de Saintonge;
    Après avoir pris connaissance du projet du citoyen de Pressensé sur la séparation des Églises et de l'État;
    Considérant que le meilleur moyen de rappeler la faction cléricale et congréganiste au respect de la Loi, et des institutions républicaines est de lui imposer les règles du droit commun; Qu'il est de toute urgence que satisfaction soit donnée à la majorité du Peuple Français qui s'est nettement prononcé dans ce sens aux dernières élections législatives;
    Émet le vœu suivant:
    1° Que le Président du Conseil des Ministres appuie, dès la rentrée, auprès des Chambres et
    que celles-ci adoptent le projet du citoyen de Pressensé;
    2° Que les sommes restant disponibles, par le fait de la suppression de tous les crédits affectés aux Cultes, dans les différents ministères soient employées à réaliser :
    a/ La gratuité des fournitures scolaires de l'enseignement primaire principalement;
    b/ L'égalisation des traitements des institutrices à ceux des instituteurs;
    c/ L'amélioration des traitements des maîtres débutants;
    d/ La construction d'écoles et la création des nouveaux postes rendus utiles par l'augmentation de la population scolaire;
    Et décide que le présent ordre du jour sera adressé:
    1e Au Président du Conseil, Ministre des cultes;
    2° Au groupe Parlementaire de la Libre Pensée;
    3° Au citoyen de Pressensé
    4° Aux journaux républicains et anticléricaux."
"Mais s'il n'y avait pas eu cet élan républicain, peu ou pas rapporté par les autres journaux, il n'y aurait peut-être pas eu, 3 jours plus tard, 247 députés pour voter la séparation alors que 278 s'y opposaient. "Il n'y a plus que 30 députés à convaincre" se réjouissait Gustave Hubbard. Et dans les jours qui suivirent, entre le 26 mai et le 25 juin, 5 propositions de loi furent déposées. Il n'y avait eu, jusqu'alors que celui de M. de Pressensé et il faudra attendre le 10 novembre 1904 pour le projet gouvernemental. La commission présidée par Ferdinand Buisson et rapportée par Aristide Briand, décidée le 20 octobre 1902, aurait sans doute encore attendu au-delà du 18 juin pour entamer ses travaux puisqu'elle avait pour mission d'étudier les propositions" conclut Maurice Gelbard.


La séparation est en marche.

Peu après, se tient le congrès mondial de la Libre Pensée à Rome du 20 au 22 septembre 1904.
Entre autres, il adopte la motion suivante présentée par Emile Chauvelon "il y a un important mouvement en France en ce moment vers la séparation de l’Eglise et de l’Etat et ce serait l’occasion par la tenue d’un Congrès international de Libre-pensée en France d’aider à ce mouvement et de stimuler le Gouvernement dans la réalisation de cette séparation tant désirée" (16). Le Congrès décide donc que le Congrès mondial de 1905 se tiendra à Paris.

Et, surtout, voici quel sens il donne à l’action des libre-penseurs : une motion issue de la commission ad hoc affirme :
    "le Congrès réclame la Séparation intégrale des Eglises et de l’Etat, comme une conséquence logique de la liberté de conscience et du droit égal qu’a tout être humain au respect de sa croyance.
    Les pouvoirs publics ne peuvent intervenir en aucune manière pour favoriser ou entraver l’exercice d’un culte ou la manifestation d‘une opinion quelconque.
    La séparation des Eglises et de l’Etat entraîne naturellement la laïcisation de tous les services publics.
    Le Congrès invite tous les libres penseurs à une action énergique pour faire consacrer ces principes dans la législation de leur pays. Ils félicitent la France, de l’exemple qu’elle donne actuellement en réclamant cette réforme. Il espère qu’elle ira jusqu’au bout de cette œuvre d’émancipation humaine." (17)
Ce texte, malgré les réticences de quelques-uns, est adopté et il va inspirer directement la loi par la philosophie qui le construit :
"Il n’est pas demandé, à une écrasante majorité, de faire une loi d’exception contre les religions. Un seul mot d’ordre : la loi commune pour tous" (18), (le rapporteur du Congrès dit "faire rentrer [les Eglises] dans le droit commun").

On est bien loin d’une position de nationalisation des biens des Eglises, position par ailleurs qui s’est exprimée, au congrès de la Libre Pensée mais aussi dans le parti radical, les groupes socialistes, dans l’ensemble du mouvement ouvrier et démocratique.

Donc s’est constituée la Commission des 33 parlementaires avec 17 députés anti-concordataires parmi lesquels 5 dirigeants de premier plan de la Libre Pensée dont Buisson son président et Briand membre de la Commission exécutive.

"Le président de la Commission … est Ferdinand Buisson, président de l'Association Nationale des Libres Penseurs. Le rapporteur est Aristide Briand, lui aussi éminent libre penseur. La position officielle de la Libre Pensée est décidée dans une assemblée, le 21 mars 1905, réunie au siège du Grand Orient de France. Elle invite la Chambre, "à élaborer sans retard et sans interruption, une loi de séparation des Eglises et de l'Etat", selon des indications précises que Ferdinand Buisson déposera à la Chambre. Ferdinand Buisson explique: "Nous nous sommes battus, nous nous battons pour savoir qui de l'Eglise ou de la Révolution, en ce moment aura le dernier mot en France" (19).

Si quelques députés libre-penseurs ont essayé, en vain, d’ailleurs, de tirer la Loi dans un sens antireligieux, (en contradiction avec le Congrès de Rome, d’ailleurs), d’autres libre-penseurs et non des moindres (Buisson, Briand, Pressensé, Jaurès) ont pesé de tout leur poids dans la discussion.

Briand plus d’une fois rappela qu’il était libre-penseur et retournait contre ses contradicteurs leurs propres arguments. Ainsi, contre Allard qui entendait déposer une loi de suppression des Eglises par l’Etat, Briand répondait "nous libre-penseurs" ou "moi qui suis libre-penseur".

Quand certains députés libre-penseurs demandent que les églises soient mises à la disposition du public, Briand rétorque : "Je verrais personnellement avec peine et non sans humiliation mes amis de la libre pensée rechercher âprement la possession des églises pour y tenir leurs assises et y formuler leurs espérances. Si ces édifices, par leur structure et leur forme, sont bien aptes à abriter les mystères obscurs du dogme et les inquiétudes d’une foi craintive, ils ne me paraissent pas faits pour donner asile aux espérances généreuses et au rayonnant essor de la Raison. La libre pensée est forte et grande parce qu’elle a pour elle la vérité ; elle doit avoir en elle la possibilité d’élever ses temples en face des temples du dogme."

Quand le socialiste Allard demande que la loi "brise le bloc romain" et, de ce fait, demande aux catholiques de rompre individuellement avec le pape, Briand a beau jeu de répondre : "S’il fallait donner un nom au projet de M. Allard, je crois qu’on pourrait justement l’appeler un projet de suppression des Eglises par l’Etat. Evidemment mon ami Allard a le désir très vif que l’Eglise, que la religion elle-même disparaisse. Seulement, au lieu de compter pour atteindre ce but sur le seul effort de la propagande, sur la seule puissance de la raison et de la vérité, M. Allard dans sa hâte d’en finir avec la religion se tourne vers l’Etat et l’appelle au secours de la libre pensée ; il lui demande de mettre l’Eglise dans l’impossibilité de se défendre ; il le somme de commettre, au service de la libre pensée, la même faute qu’il a commise au service de l’Eglise et que nous n’avons cessé, nous, libres penseurs de lui reprocher. Cela, ce n’est pas la conception de la libre pensée, du moins telle que je la comprends".

Il ajoute un peu plus tard "Jamais, à aucun moment, je n’ai voulu supposer qu’il pût se trouver dans le parti républicain, surtout dans la libre pensée des hommes animés de telles intentions".

Il peut être même brutal "Ce qu’ils veulent simplement [les libres penseurs], c’est que vous arrachiez à l’Eglise le bouclier officiel derrière lequel elle peut s’abriter contre les efforts de la pensée libre, ce qu’ils ont le droit d’exiger, c’est que l’Etat les mette face à face avec l’Eglise pour lutter à armes égales…Si vous voulez que la raison libre ait un abri, construisez-le-lui, mais n’essayez pas de le la faire coucher dans le lit de l’Eglise. Il n’a pas été fait pour elle" (20).

De ce point de vue, parler des quelques libre-penseurs comme Allard ou Hubbard comme des "adversaires" de Briand qui auraient constitué avec la droite cléricale "deux rangées d’écueils", c’est, pour le moins, sommaire. Ne pas dire qu’ils ont voté pour la loi, alors que c’est cela qui compte en définitive dans un débat législatif est un bien curieux oubli (21).

Puisque vote il y eut et que les députés libre-penseurs, sans exception, votèrent cette loi. Citons, par exemple, le radical-socialiste Bepmale qui avait émis nombre de réserves "nous la voterons parce que nous la considérons comme une loi provisoire, destinée à marquer une étape nécessaire…" (22).

Ils faisaient partie du camp des vainqueurs.

Ecrire comme le fait Le Monde que les libre-penseurs étaient hostiles à la loi, c’est oublier (ou vouloir faire oublier) que l’hostilité, la violence, la véhémence (vehementer nos) est venue de la papauté.

Certes, il y eut des prises de position critiquant la loi mais elles sont minoritaires et non représentatives. Ainsi, celle de Charles Debierre publiée dans l’Action du 5 juillet mais il est excessif de mettre en exergue sa position comme représentative de la Libre Pensée, ce que fait J.Lalouette ; la conclusion du leader radical Debierre, à savoir demander à faire élire une nouvelle assemblée, à quelques mois des élections générales dénote, d’ailleurs, une volonté politique bien affirmée (ce qui de la part d’un chef de parti n’est nullement choquant) ; ce n’est pas un hasard si, dès le lendemain de l’article hostile de Debierre, un article lui répond, signé d’un libre-penseur connu et reconnu Anatole France (président d’honneur de la Libre Pensée). C’est donc la position d’un officiel.

Donnons-lui la parole : "quand l’Etat se sépare de l’Eglise, il n’y a pas pour l’Etat de mauvaise séparation et il n’y en a pas de bonne pour l’Eglise" (23) ; on ne saurait mieux dire.

Du 3 au 7 septembre 1905 se tient le Congrès international de la Libre pensée au palais du Trocadéro à Paris.
La 3ème commission du Congrès est consacrée à la Séparation des Eglises et de l'Etat. Emile Chauvelon, organisateur de ce Congrès et qui en présente les travaux, écrit "la Libre Pensée française…vient de fournir un effort prolongé et considérable…Si, par impossible, cet effort n’aboutissait pas rapidement à un résultat avant la fin de la présente législature, la Libre Pensée française n’hésiterait pas à resserrer les liens de sa puissante coalition nationale et internationale qui s’est affirmée à Rome et à Paris" (24).

Ce n’est pas la Commission qui parle d’une "faveur inouïe, scandaleuse" faite à l’Eglise catholique (25) mais un de ses membres, Tabouriech, qui conclut son intervention ainsi "nous ne devons pas souhaiter que les sénateurs modifient, si peu que ce soit, le texte si péniblement adopté" (26). C’est d’ailleurs Tabouriech qui présente au Congrès la motion suivante, issue de la Commission "le Congrès, regrettant, d’une part, que le texte voté par la Chambre ne soit pas en toutes ses dispositions conforme aux principes de notre droit et qu’il soit très éloigné de l’idéal des libres penseurs,
Mais estimant, d’autre part, que la mise en application du régime de séparation avant la fin de la législature est d’un intérêt primordial pour la république et pour la libre pensé (souligné par nous JMS),
Emet le vœu que le Sénat, dans le libre exercice de sa prérogative, s’inspire avant tout de cette nécessité d’obtenir un vote définitif avant le 31 décembre prochain" (27).

Cette motion est votée à l’unanimité et, d’ailleurs, comme en réponse à ce qui risque d’apparaître comme une injonction, le Sénat vote rapidement le texte de l’Assemblée. Ceci, au passage, souligne, une fois de plus le rôle des libre-penseurs.

Ce n’est pas non plus un hasard si le rapporteur de la loi au Sénat est un autre membre de la commission exécutive de la Association nationale de Libre-Pensée (Maxime Lecomte).

Combien de libre-penseurs éminents voit-on ainsi agir pour la séparation avant le débat, pendant le débat et après le vote puisque le vote au Sénat a eu lieu le 6 décembre et la promulgation le 9 !

D’ailleurs, l’Action organisa un banquet quelques jours après pour fêter la Séparation. Et André Lorulot, animateur de la Libre Pensée de 1920 à sa mort en 1963, pour le cinquantenaire de la Loi, écrivait :"Briand a eu le grand mérite de faire voter la Séparation et nous lui en sommes reconnaissants…Briand s’est toujours défendu, tout en se réclamant hautement de la Libre Pensée et de l’Athéisme, de poursuivre, par la Séparation, la mort de la religion et la destruction de l’Eglise. Il a voulu faire une loi libérale, acceptable par tous, permettant aux Eglises, libérées de la tutelle de l’Etat, de s’organiser et de se développer" (28).

On ne peut écrire que les libre-penseurs "n’avaient pas complètement lieu de se féliciter" de la loi de séparation (29).

Bien plus pertinente nous paraît l’appréciation portée par Jean-Marie Mayeur il y a quarante ans et rappelée plus haut ou celle écrite par un auteur plus récent qui attribue à la Libre pensée "le mérite…d’avoir discipliné et fédéré ces mouvements peu structurés pour appuyer sans fléchir la longue marche vers la Séparation" (30).

C’est aussi ce que la Libre Pensée, à sa manière, avec d’autres, beaucoup d’autres, rappellera dans les rues de Paris le 10 décembre 2005.



Voir les pages d'accueil sur la libre pensée, la laïcité et la politique.



Notes :

1 - Maurice Larkin, L’Eglise et l’Etat en France, 1905 : la crise de la séparation, Privat, 2004. Tout au plus est-il fait mention de Buisson comme président de l’Association nationale des libres-penseurs de France (p.190). Cet ouvrage est ironiquement hostile à Jean Jaurès ("saint canonisé", "tête auréolée" p.117) et parle (à deux reprises p.115 et p.193) du "massacre" des congrégations !

2 - Livre du centenaire officiel, Histoire de la laïcité à la française, (dir. J.Tulard et A.Damien).

3 - Voir annexe. Nous publions également la réponse (non publiée par Le Monde) de Christian Eyschen.

4 - Sur l’histoire de la Libre Pensée, mentionnons deux ouvrages édités par l’IRELP 1905 ! La séparation des Eglises et de l’Etat (direction J.-M. Schiappa), Ed. Syllepse, Paris, 642 p., février 2005. Actes du colloque international de l’IRELP "de la pensée libre à la Libre Pensée" 27-28 mars 2001, Paris, 2002 (direction N.Bossut, J.-M. Schiappa). J.Lalouette est l’auteur de La libre pensée en France 1848-1940, A.Michel, 2001 (rééd.).

5 - Jean-Paul Scot, L’Etat chez lui, l’Eglise chez elle, Points Seuil, 2005, p.143.

6 - J.Lalouette, La Séparation des Eglises et de l’Etat, Genèse et développement d’une idée 1789-1905, Seuil, 2005 (infra, La Séparation …), p.370.

7- Voir M.Rébérioux, La république radicale 1899-1914, Points Seuil, 1975.

8 - A.Mathiez, "la séparation des Eglises et de l’Etat a-t-elle existé réellement sous la Révolution française?" , 1925, rééd. in 1905!, pp.15-24 ; c’est aussi l’opinion de Jean-Paul Scot, op. cit., p.57.

9 - M.Cerf, "la Commune et la séparation de l’Eglise et de l’Etat" in 1905!, pp.79-80.

10 - J.Lalouette, "la séparation des Eglises et de l’Etat", Seuil, 2005, p.341. Sur l’appréciation critique des travaux de J.Lalouette, par exemple, JMS, "postface" aux Actes du colloque international de l’IRELP "de la pensée libre à la Libre Pensée" 27-28 mars 2001, Paris, 2002 ; JMS, communication "Un athée communiste en Révolution : l’exemple de Sylvain Maréchal" au colloque Joseph Turmel Rennes, 13 décembre 2003 in Actes du colloque Rennes, 2003, pp.53-66 ; JMS, "un scandale à Vendôme en 1912 ?" in L’Idée Libre, n°265, pp.25-27 ; L.Couturier "la Libre Pensée et les femmes, les femmes et la Libre Pensée" in 1905!, pp.191-195 ; G. da Silva, "Lalouette ne fait pas la Libre Pensée" in La Raison, n°494.

11 - J.P. Scot, op. cit, p.175.

12 - rien chez M.Larkin, op. cit., par exemple.

13 - J.-M. Mayeur, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, 1966, p.32.

14 - J.Lalouette, La libre pensée…, p.263; chiffre repris dans La Séparation..., p.380.

15 - M.Gelbard, "la journée du 17 mai 1903" in 1905!, pp. 105-110. Voir également le site internet qu’il anime http://www.eglise-etat.org/Guide.html auquel nous avons emprunté nombre d’éléments sur cette journée.

16 - Compte-rendu officiel, p.197 (archives IRELP).

17 - Ibid., p.149. J.Lalouette dans la Libre pensée en France 1848-1940 ne dit rien de cette importante motion (même oubli dans La séparation..., p.395-396). Encore plus étonnant, le même auteur ne mentionne pas le congrès mondial de Rome en 1904 avec "les congrès universels de Paris 1881, 1889 et 1905 ; du congrès universel de Madrid, en 1982" qui ont abordé la Séparation (La séparation ..., p.346) alors qu’il est traité p.395 !

18 - Ch.Eyschen, "à propos de l’article 4 de la loi de 1905" in La Raison, n°499.

19 - Ch.Eyschen, in La Raison n°497, p.22.

20 - Sur les débats, voir N.Perron, "Débats parlementaires velatifs à la loi de séparation", in 1905!, pp.219-250, dont ces citations sont tirées.

21 - J.Lalouette, La libre pensée ..., p.267 ; de même, qualifier la situation de Briand "d’équivoque" dans ses rapports avec la Libre Pensée.

22 - Cité par B.Oudin, Aristide Briand, Perrin, 2004, extrait in 1905!, p.135.

23 - ibidem, p.268.

24 - Compte-rendu du Congrès de Paris, 1905, (archives IRELP), p.9. On cherchera en vain le nom de Chauvelon dans J.Lalouette La Libre Pensée...

25 - ibidem, p.269.

26 - Compte-rendu du Congrès de Paris p.137.

27 - ibidem, p.140.

28 - Publié in 1905!, pp.511-515.

29 - J.Lalouette La libre pensée..., p.269.

30 - J.P. Scot, op. cit., p.145.



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