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Coupons le câble !

Il est plus que temps de réaliser le voeu de Voltaire : Écrasons l'infâme !

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par André Léo  -  1899

Début du texte d'André Léo : Coupons le câble !





   Le Principe

Au temps où nous sommes, ce qu'il importe avant tout de comprendre et d'accepter fermement, afin d'éviter la confusion, l'incertitude, les divisions, et de faire face tous ensemble au passé déconsidéré, à l'avenir inquiétant, c`est de dégager le principe fondamental, formulé par la Révolution française, celui de l'ordre futur et nouveau, qui s'essaie en ce siècle de transition, et s'impose, en opposition directe avec les errements du passé. C'est le droit individuel, ou mieux le droit de l'individu, base unique, incontestable ! Car c'est dans l'individu SEUL que vit, jouit ou souffre l'Humanité.

Non que le passé n'ait assez considéré les individus marquants. Il ne les choie que trop, au contraire, et les magnifie, jusqu'à s'en affoler. Mais seulement comme exception à la règle ; comme un idéal magique, dans lequel il se plaît et se mire ; et cela aux dépens des individus obscurs, pauvres ou souffrants, qui sont la masse populaire, et qu'on jette en tas aux pieds de ces illustres pour les hausser. - La Révolution, dans son verbe large et magnifique, dit : tous les humains !

Le principe de l'ordre ancien - où nous vivons encore, en bataille perpétuelle avec le nouveau - était précisément le contraire. La philosophie sociale n'a que deux termes : l'individu et la collectivité. C'était le droit social, ou plutôt la raison d'Etat, dérivée du droit divin, qui régnait sur l'esprit des hommes ; la prépondérance de l'ensemble sur l'unité, de l'être collectif sur l'individu. Cette conception qui, à première vue, semble légitime, est radicalement fausse. Voici pourquoi :

Parce que l'humanité n'a pas d'existence en dehors de l'individu. Parce que, dans cette donnée, l'intérêt factice de la collectivité écrase les individus ; et que là où l'individu est opprimé, c'est l'Humanité qui souffre.

L'Humanité, dans l'individu, a des impressions qui lui viennent de sa force collective, c'est-à-dire des forces individuelles accumulées et de leurs effets. Elle souffre, ou jouit, par le fait de sa collectivité ; mais la collectivité elle-même ne peut avoir ni souffrance ni jouissance, parce qu'elle n'apprécie et n'existe réellement qu'à l'état individuel, et qu'en aucun cas les facultés, les impressions qu'elle produit, si vives et générales qu'elles soient, ne peuvent s'exercer en dehors des individualités.

Il faut se dire ceci, afin de comprendre que toute injustice, toute injure faite à un humain est une injure faite à l'humanité : que tout bien fait à un individu est une bénédiction sur notre race. Nous sommes loin encore de ce sentiment ; chacun de nous, en interrogeant sa conscience, peut le reconnaître. C'est, ou plutôt ce sera, un jour, le fond de la religion humaine.

L'Humanité ne s'élève, ne peut s'élever, que par l'élévation individuelle des êtres qui la composent.

Ne disons jamais, devant un déni de justice, devant un être méconnu : "Ce n'est que cela !" Car c'est l'Humanité même qui se plaint et gémit dans l'offensé, étendant sa plainte à toute la race, par le sentiment de solidarité qui nous anime et qui rend l'offense générale et dangereuse pour tous. Car chacun sait bien qu'il est, quoique passager, l'Humanité même.

En sacrifiant l'individu à un plan arbitraire, la société ancienne commettait donc une erreur de fait immense. Elle constituait l'injustice légale. Mais on était loin encore des méditations approfondies, et déjà subsistait un fait capital déterminant : l'hallucination religieuse. Fasciné par l'idée de divinités supérieures à lui, qui devaient avoir créé le monde et commander à l'univers, l'homme conçut l'Autorité et la Monarchie avant de se connaître lui-même. Trop faible d'ailleurs, et trop ignorant, il ne pouvait croire en soi. Il accepta donc, naturellement, la tutelle des Dieux, sous les espèces du prêtre [4].

C'est ainsi qu'arrêtée dès ses premiers pas, l'Humanité subit une déviation, un retard immense, de quelque huit mille ans.

Ce fut le coup mortel qui la sépara de l'exercice de sa raison, et par conséquent des progrès qu'elle eût pu faire par ses propres forces. Ayant en Dieu la toute-puissance et la connaissance suprême, elle se reposa de tout sur lui. Les prêtres organisèrent leur forteresse : la hiérarchie ; l'échelle sur laquelle ont paradé tant de pitres et tant de bourreaux ! L'Humanité esclave n'exista plus que par ses grands, qui nous firent l'histoire miraculeuse et barbare, encore en usage dans notre enseignement. Et pendant les quelques siècles, esquissés ou connus, de sa durée, l'homme n'avança plus qu'à tâtons, empêché de toutes parts, occupé de guerres incessantes. Ce qu'il sut le mieux fut de tuer et mourir.

Toutefois, l'oisiveté des prêtres ne fut pas toute hiératique : ils étudièrent l'astronomie, les époques de la nature, l'agriculture, les propriétés des plantes. Ils élèvent des monuments, font des lois, la plupart de domination et de châtiment ; quelques-unes plus intelligentes. Ils ébauchent les arts, que les républiques développeront, ainsi que les lettres et la philosophie. Mais la base principale des choses est celle-ci : la masse des humains doit rester serve et misérable. Elle pioche la terre, manie le marbre et la pierre ; elle sert et nourrit les grands, guerroie, s'agenouille devant les trônes et les autels.

Le progrès et la science ne marchent qu'avec la pensée libre ; et les prêtres ne veulent ni science, ni progrès. Les grands, ne désirant que richesses, confisquent le travail du peuple. Rome organise le pillage du monde et l'intitule : Gloire ! Elle périt de pourriture, laissant aux peuples barbares son âme et ses exemples, qu'ils suivront dévotement. C'est alors que le Dieu cruel de l'Orient et ses prêtres nouveaux, fils de la vieille Rome, envahissent l'Occident. Sur toute la ligne, on tue et l'on adore. Il n'est défendu que de penser.

Pourtant, quelques-uns pensent ; et sont persécutés. Les guerres deviennent intérieures. Les bûchers s'allument ! - Crois ! ou meurs ! est le mot d'ordre. Mais les bûchers ont des flammes qui éclairent aussi la philosophie. La pensée marche, d'abord voilée ; mais elle marche ! A part du Dieu absolu, de la monarchie absolue, où se confondent le roi et le Dieu, la pensée se formule, et le livre se multiplie. Sous des impôts toujours croissants, des jugements iniques et des cruautés infâmes, le peuple s'éteint, la France agonise, et l'Humanité en vient à rougir d'elle-même ! A la royauté caduque, imbécillisée, ce qui reste du peuple crie : A bas ! Et ses délégués, de véritables hommes, enfin ! entonnent un langage nouveau : Tous les hommes naissent libres et égaux en droits !

L'Europe, ainsi que la France, fut transportée ! L'excès du mal appelait le bien. Hélas ! - à quel prix ? - Le mensonge faisait apparaître la vérité ! On crut à ce moment que tout était décidé, promis, conclu !... que la réalisation allait suivre !... Pauvre Humanité ! combien croyante !! Mais, s'est-on appliqué à la rendre sérieuse ?...

Il ne s'agissait que de retourner la société ! Ouvre immense ! Commencée pourtant ; mais aussi combattue avec acharnement, et trop peu comprise. Car il faut pour cela retourner aussi l'enfant, l'éducation, la femme, l'homme, les institutions, tout !...

Il faut reprendre le mot de Sieyès, où il ne s'agissait que de bourgeoisie : l'être humain, l'individu n'est rien. Il doit être tout !

Chose qui prouve combien l'idée est lente à se produire tout entière chez l'homme ! La société d'alors, si ardente à ce magnifique instant de la vie humaine, qui abolit avec transport les abus et les redevances seigneuriales sur le pauvre, les a rétablis pour une grande part : elle fait acte de propriété sur l'enfant à sa naissance, et lui prit, à 20 ans, pour la défendre, cinq ans d'abord, puis, trois ans de sa vie. Mais, jusqu'ici, elle ne s'en occupe que pour lui donner une instruction banale et insuffisante moralement, pour le punir s'il bronche, et pour l'accabler chaque jour, à l'égard de sa nourriture et de ses divers besoins, d'impôts directs et indirects. Il doit payer la Justice, qui ne devrait pas être vendue. Sur un simple soupçon, il est privé de sa liberté, pour un temps arbitraire ; et sans aucune indemnité, s'il est reconnu non coupable. Il ne trouve partout, en sa qualité de pauvre, que des supérieurs qui le molestent ; voire des gredins enrégimentés qui le bousculent et le battent à leur gré. Il n'y a qu'une chose dont on ne s'occupe pas, c'est de l'empêcher de mourir de faim. Il paraît que cela ne regarde personne.

C'est une exception, un point dans l'ensemble, dirait-on.

Exception immense ! Et ce point, c'est toute la vie d'un humain ! C'est l'Humanité elle-même sacrifiée ! C'est l'être qui sent, qui juge, qui souffre, et qui réclame son droit ; dans l'âme duquel se livrent tous les combats, se creusent toutes les amertumes ; où vivent toutes les affections, les élans et les espoirs de notre race ! C'est le centre où se passent les drames qui nous déchirent et nous passionnent. - Ah ! ce n'est rien, cet homme ! Vous vous croyez en face d'une quantité négligeable, parce qu'il est fruste et mal vêtu ? Tout l'amoindrit et le défigure : sa blouse fripée, son visage fatigué, son langage hésitant, parfois grossier ; sa timidité, qui lutte avec l'arrogance devant vous qui représentez l'autorité. L'autorité dont il se défie, parce qu'elle se permet de le rudoyer, parce qu'elle l'écrase ! Il manque assurément de tenue et d'élégance ! Mais qui l'en a privé ? - La société, dont il fait partie intégrante, et qui lui devait l'instruction aussi bien qu'à vous. Car, ainsi que vous il est homme. Et tout ce que vous ne supposez pas en lui, parce qu'il est fruste, va se déchaîner tout à l'heure, quand vous l'aurez congédié. Il est homme, vous dis-je, et il sait fort bien qu'il est lésé ! Il sait, lui, tout ce qu'il endure de vains désirs, de douleurs et de découragements. Il connaît les orages du désespoir, de l'injustice ! Il a dans sa conscience ce qu'il faut pour être juge. Cet homme est l'Humanité vivante, et il se voit livré au Hasard ! - un Dieu qui, dans la société actuelle, tue presque toujours ceux qu'on lui confie. - Et il marche à travers la vie, la mort dans l'âme, seul, malheureux, dépouillé de son héritage ! de l'héritage humain, qui est à lui comme à tous.

On célèbre, chaque année, la Révolution française, la grande libératrice ! Et vous ne voyez pas qu'il y a encore et toujours des oppresseurs ? que vous protégez toujours les grands contre les petits ?

Que direz-vous d'un général qui lancerait des troupes sans armes contre des troupes bien armées ?

Vous laissez mourir de misère et de faim les petits enfants, ceux qui doivent continuer l'Humanité. La femme est livrée par vous, comme chez les anciens, à la brutalité de l'homme, dont vous faites un maître. Tous ceux qui n'ont pas d'héritage de leurs parents directs, vous leur enlevez celui de l'Humanité ! Ils ont reçu la vie, et vous leur ôtez les moyens de la conserver ! Il n'y a pas de terre pour eux sur la Terre, leur mère ! Vous ne leur donnez pas un champ pour se nourrir ! Vous les jetez à la porte de la vie, dans la mort. Car, leur seul moyen de vivre, le travail, est abandonné au caprice et à l'insouciance des riches, maîtres de la Terre et de l'Atelier, les nouveaux seigneurs ! - Vous accusiez d'inhumanité les nobles d'autrefois. Pourquoi les imitez-vous ? La Justice ne veut pas de misérables !

- Nous ne pouvons rien à cela ! vous écriez-vous !

- Et que venez-vous faire, alors, au pouvoir ? si acharnés à l'atteindre ! C'est donc pour entretenir les abus ? Pour les défendre de vos forces et de votre action ? Beau poste ! bien payé ! Mais trop cher, en vérité, si ce n'est que pour cela ? Il n'y a plus au pouvoir que deux façons d'agir : Trahir, ou sauver !

On a beaucoup parlé depuis plus d'un siècle ; et l'on n'a fait que nous ramener en arrière ; au point où la grande Révolution, détournée de son chemin, est à reprendre, après 89, et à continuer.

L'âme de la Révolution, en opposition avec tout le passé divin et sacerdotal, est ceci : - Le droit humain, le principe visible et vivant de la justice et de la raison humaine, a pour seule base, pour mesure et pour organe, l'être humain, représentant de l'Humanité, l'individu, tel que la nature le donne, et elle ne le donne pas collectif.

A l'égard de la collectivité, de l'intérêt social, il n'existe pas non plus d'autre modèle, puisque la puissance, dite faussement collective, - qui règne aujourd'hui comme elle régna toujours, - ne se compose que d'un groupe restreint, et faussé lui-même, en raison de tout le non-développement de la masse obscure et déprimée.

Les termes qu'on emploie ne sont pas plus justes que l'idée et le résultat. On dit généralement : sacrifier l'individu à l'ensemble. On ne peut sacrifier l'une à l'autre que des choses opposées, contraires. Or, l'individu ne peut être sacrifié à l'ensemble social, puisqu'il n'y a pas d'antagonisme entre eux. Puisque l'ensemble social n'est que l'ensemble des individus ? L'oppression de l'individu est une menace pour la collectivité, et une diminution de sa valeur totale. Plus les individus composant une société sont élevés dans leur moralité, leur initiative, leurs connaissances, leurs capacités, plus la société est forte et considérée.

Les lois sociales ne devraient donc avoir pour but que la satisfaction, pour chacun et pour tous, des besoins communs à tous, ainsi que le développement, chez tous, des facultés générales humaines- rien n'empêchant les vocations particulières de se produire. - Toute loi sociale, par sa nature, doit être modelée sur l'individu, sa raison d'être. Une loi sociale qui admet de grandes, de funestes exceptions, n'est pas une loi sociale, surtout quand l'exception tend à devenir la règle. On a vanté la concurrence comme on a vanté la guerre ; et il a fallu, en effet, la rage guerrière qui fut, jusqu'à hier, la gloire de ce triste monde, pour qu'on pût imaginer, comme âme de la société, - qui est, le mot le dit, une association, - la concurrence, qui signifie un combat acharné !

La société humaine n'est pas un monument d'architecture, ni une oeuvre artistique ou littéraire... Et pourtant, la société ancienne fut quelque chose de ce genre : une conception idéale, imaginée sous l'empire de l'autorité divine, qui ne pouvait être forcément que l'autorité du prêtre. Elle devait produire la hiérarchie ; c'est-à-dire l'esclavage à tous degrés : oppression, mensonge, cruauté, misère ; et le mal sous toutes ses faces : égoïsme borné, haine ; envie, orgueil et désordre. Et cela, quand l'atmosphère naturelle de l'homme est la liberté, l'amour, l'association dans la Justice et la Vérité.

En somme, en négligeant de prendre pour base l'individu, l'ordre ancien sacrifia la plupart des êtres humains à une conception arbitraire, sans base réelle, en dehors du vrai, par conséquent productrice de mal et de mensonge. Adoptée, parce qu'elle répondait au respect général du droit de la force, qui instituait la primauté ; maintenue par des lois, par l'habitude et l'ignorance, par la politique, et la force même du système existant, qui soumet tout faible à sa loi ; maintenue enfin, de nos jours, malgré le cri public, par la force armée, s'ajoutant à toutes les causes précédentes, déconsidérées ou affaiblies [5].

A voir cette admirable puissance collective qui se dégage (dans l'accord) des êtres humains assemblés, on avait conçu l'humanité comme un grand être unique, ayant ou devant avoir un organisme à lui pour se manifester. Et comme il n'en avait pas, on le lui supposa. Il s'ensuivait la monarchie (la tête). Dans un corps organisé, les différentes parties ne sont pas également nobles : la tête doit commander, les membres doivent obéir. On trouve partout dans la société ancienne, la démonstration de ce plan. ll est étiqueté dans l'Inde. La littérature le dénonce par des comparaisons fréquentes : Voyez à Rome l'apologue de Ménénius. - Il ne fut pas si probant qu'on le prétend. Le peuple savait très bien, qu'il travaillât ou non, que, même lorsqu'il engraissait les sénateurs, ses membres à lui n'en étaient que plus maigres.

En faisant de la Nation un seul individu, on simulait l'Union nationale ; ce qui n'empêchait pas qu'elle ne fut, et ne soit encore, une simple collection d'individus, liés par l'esprit de corps ; mais dont la grande majorité, la travailleuse manque du vivre et du loisir. Il n'y eut jamais l'unité vraie ; mais une fausse unité, qui pour trop concentrer la force collective la supprime [6].

La Révolution française, en proclamant l'égalité de tous les humains, a déplacé le droit et l'a transporté du règne de Dieu à celui de l'homme ; de la collectivité, vague et insaisissable, irréelle, à l'individu, type irrécusable de l'Humanité. Par là, elle a fondé une nouvelle ère, la seconde. Elle a posé l'unité mathématique sociale.

Mais une vérité n'est pas comprise, par cela seul qu'elle est formulée. Les idées n'existent que par le cerveau humain, et celui-ci a besoin de temps pour les recevoir et les comprendre dans leur intégrité. Car ce cerveau n'est pas vide ; les idées anciennes l'occupent, et repoussent celles qui veulent entrer. Au sortir de la période précédente, dans la société constituée sur le moule ancien, on ne put proclamer l'Egalité que par intuition, les moyens, les faits, les manifestations étant contraires. Il fallait en même temps que détruire, créer. La Révolution se trouvait dans la situation d'un Fulton qui a compris la force de la vapeur, mais n'a pas encore construit son bateau [7]. Elle ouvrit son âme, proclama sa foi. Elle abolit les droits féodaux, confisqua les biens dont le clergé était dépositaire, et crut bien faire en lui donnant, en échange, un traitement annuel, l'attachant à la République. Il n'en agit pas moins contre elle, pour la plupart. Il eût fallu consacrer ces biens au peuple, l'en faire propriétaire, l'armer de toutes pièces contre ses ennemis, le racheter et sauver par la Révolution. Mais il fallait aussi, bon gré mal gré, de l'argent, et, grâce aux dilapidations de la monarchie, les caisses de l'État étaient vides !?

Composée, au commencement, de philosophes convaincus et d'hommes courageux, la Révolution fut arrêtée dans sa tâche par l'opposition du passé. Elle innova beaucoup, et son ouvre reste. Mais elle ne put transformer immédiatement le moule ancien, où l'idée nouvelle ne pouvait se développer, où elle étouffe depuis cent dix ans ! L'individu obscur et pauvre reste abandonné, non pas seulement à ses forces personnelles, qui, hors de la société, dans la nature, pourraient le sauver ; mais bien plus : entravé par les lois sociales dans l'exercice de ses forces même, qu'il ne peut employer sans la volonté d'autrui, lorsqu'il est dépourvu de tout capital social. Là, est l'injustifiable lacune de la société actuelle! le gouffre où tombent journellement un nombre considérable d'humains par toute la Terre ; le crime incessant, voulu, effrontément accepté ! qui condamne cette société, toujours barbare, à être justement flétrie et prochainement brisée ! Qu'est-ce qu'une société qui ne protège que les forts et laisse périr les faibles ? - C'est un mensonge ! Une hypocrisie !

Il y avait pacte entre vous et lui. Riche, il vous assistait de sa cotisation ; pauvre, il devait être secouru. Il n'a plus de travail, et loin de l'aider, vous lui interdisez de féconder une terre inculte, parce qu'elle appartient à un autre ! Il eût trouvé son salut dans un désert : il meurt au milieu des hommes, en maudissant le pacte mal entendu qu'il a fait avec vous et qui le tue !

Les Romains, ce peuple si dur, donnaient du moins la sportule. Aujourd'hui, à votre associé, le citoyen pauvre, vous donnez la mort ! C'est un grand progrès d'être chrétien ! L'Individu, le type social, celui qui est la vie même, la force, le droit moral de l'Humanité, vague par nos rues luxueuses, morne, affamé, humilié, - après des sept à huit mille ans de sociétés légiférantes, - cherchant la vie, et ne trouvant que la fosse commune !

Ce fait odieux, on le connaît bien ! Il se publie souvent, et plusieurs fois, au milieu des faits divers de la journée. On lit... et l'on passe... Et l'on va, songeant à ses plaisirs et à sa fortune, traitant le socialisme de rêverie, et vantant le progrès... des machines. Car le règne des prêtres ne nous permet que celui-là !

Que sommes-nous donc ?...

De pauvres plantes, avides de soleil et de lumière, transportées hors du sol et de l'atmosphère où elles devaient grandir, et reléguées dans une serre étroite, à chaleur factice et fétide, où elles s'étiolent, où le palmier puissant devient arbuste chétif.

Le catholicisme, étroit et dur, ne développe rien, ni lui-même. Il réprime, il opprime, il rapetisse, il étouffe la vie, qu'il déteste et combat.

- Aime ton semblable ! vous disent la Nature et la Raison ; celui qui est animé de la même vie que toi ; dont le bien est ton bien, et le mal ton mal.

- Il ne faut aimer que Dieu, dit l'homme noir. Tu ne feras du bien aux autres hommes que pour l'amour de Dieu. Tu dois maudire et tuer tous ceux qui nient Dieu, ou qui ne partagent pas ses vues sur l'homme.

- Tu es libre ! disent la Nature et la Conscience. Fais ce que tu veux, pourvu que tu ne nuises à personne, et que tu te respectes toi-même.

- Obéis ! dit l'homme noir. Tu n'es que le serviteur de Dieu. Et c'est à moi qu'il t'a confié, pour que je t'enseigne tes devoirs. Abdique tes instincts et tes affections ! Sois entre mes mains comme un cadavre. Et combats avec moi par le fer et le feu, par la délation, par le mensonge, par tous les moyens, l'Humanité rebelle qui sert le démon."

Ne leur parlez pas de justice ! Il faut qu'il y ait toujours des pauvres, parce que, ignorant et faible, le peuple leur appartient. C'est leur réserve ; réserve d'ignorance et de crédulité, dont ils usent aux bons moments ; et dont ils abusent depuis la moitié du siècle.

Cependant, ils ont eu beau faire, ces prêtres ; ou plutôt ils ont tant fait, que l'homme, en dépit d'eux et par eux, émancipé, s'est demandé enfin :

"Mais, qu'est-il donc, ce Dieu, qui semble destiné à nous continuer les vices de la barbarie ? Pourquoi nous inflige-t-il l'injustice et l'inégalité, érigées en société prétendue ? Pourquoi délègue-t-il ses pouvoirs aux riches et aux grands, qui nous écrasent ? Pourquoi s'applique-t-il à combattre les lois de la Nature, sa propre création, à ce qu'on affirme ? Qu'est-ce que cet être étrange, seul dans l'Univers, sans pareils, sans amis, n'ayant que des inférieurs ? Cet être qu'on ne peut voir, que nul n'a entendu parler, autrement que par la bouche de certains hommes... Et dont rien ne garantit l'existence ?...

- Blasphémateurs !... C'est le créateur du monde !

- Qu'en savez-vous ?

- Et qui donc l'eût créé, ce monde ? Il faut une cause à tout !

- Fort bien ! Alors, quel est le Dieu qui a fait ce créateur ?

- Vous blasphémez !

- Pardon ! je raisonne. Si c'est Dieu qui m'a fait part d'un cerveau, je m'en sers pour lui faire honneur ! S'il faut une cause à tout, il faut qu'un autre Dieu ait créé celui-là ; qu'un troisième ait créé le second ; et un quatrième le troisième ?... - Jusqu'où remonterons-nous ainsi, en continuant d'invoquer la loi des causes ?... Renonçons à ce trajet sans fin ! Comprenez-vous que la vie puisse ne pas exister ?

- Sans doute !

- Eh bien, cherchez à vous figurer le néant !... Le rien ! L'absence de toute chose ?

- Ce n'est pas aisé !...

- Essayez !...

- Je ne puis pas !

- Dites simplement que ce n'est pas possible pour l'esprit humain !... Ouvrez les yeux, ou fermez-les, vous ne voyez partout que la vie ! Elle vous étreint, vous possède... Elle est en vous, en dehors de vous ! Vous ne sauriez concevoir qu'Elle !... La Vie ! Elle est à la fois l'Esprit et la Matière, indivisibles ! Vous ne pouvez lui échapper, ni en sortir ; pas même en vous suicidant ! Car votre mort fera de la vie. Elle existe partout, insondable, immense ! dans les entrailles du Globe, comme dans les soleils étincelants qui pénètrent notre atmosphère, partout ! Au delà de tout ! perpétuelle, infinie ! Sans cesse renaissante et inépuisable ; cause et fin par Elle-même. Elle est, parce qu'Elle est, comme le Dieu des prêtres ; incompréhensible comme Lui, mais bien moins cruelle ! car Elle se prête aux corrections possibles, à nombre de progrès, les accepte autant qu'il se peut. Elle n'est pas, Elle, l'ennemie du genre humain ! Elle l'élève, au contraire, par ses indications, ses poésies adorables, ses grandeurs, ses beautés, ses bienfaits, toutes ses forces suggestives. Elle permet qu'on l'étudie et la modifie. Elle n'exige ni prières, ni sacrifices ; mais seulement de l'action, du savoir, l'énergie du travail fécond, associé, joyeux, qui, loin d'affaiblir l'homme, le fortifie ; au lieu de figer sa raison, la développe et la communique à tous.

Tenons-nous en là, croyez-moi ! Cherchons à savoir ; mais n'affirmons jamais ce que nous ne savons pas.... Triste erreur ! Et sévèrement punie !

Là est le Dieu ! Là, et ici même, ce Paradis, dont on nous fait un Enfer ! Plutôt que d'écouter des imposteurs et des charlatans, qui n'ont d'autre but, pour la plupart, que de nous ranger sous leur loi, écoutons notre conscience et notre raison ! Et nourrissons-les de vérités prouvées ! Elles nous détourneront de cette folie de nous attacher à la mort plus qu'à la vie, -ce qui est la fausseté, le mensonge des religions divines. La Vie, pleine pour nous de devoirs et d'intérêts, si puissants, si réels, si doux ! La Mort, qui n'existe pas, puisqu'elle-même n'est qu'une décomposition de la vie usée, pour refaire de la vie nouvelle...

Et combattons de tout notre cour, de toute notre intelligence, la fantasmagorie de la Mort, et de ces Dieux factices, qui nous ont fait tant de mal ! qui ont absorbé le sang de nos veines et tout notre cour ! nous ont détournés de nos vrais devoirs, et nous ont fait commettre tant de crimes ! que toute l'histoire humaine, et surtout cette période de l'histoire que l'on nomme chrétienne, roule des flots de sang et de fange ! - Repoussons enfin loin de nous la caste abominable qui vit de mensonge et de l'appui des gouvernements, ses alliés naturels, pour entretenir la crédulité des masses, unie à leur ignorance et à leur misère, et les exploiter plus aisément. Grâce aussi à la castration des cerveaux dès l'enfance, qui, seule peut-être, explique un si long aveuglement ?



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Notes

    4. Ce n'est pas sur le droit de la force que se peuvent constituer les sociétés, puisqu'il existe déjà et n'a pas besoin de lois pour régner. Elles se constitueraient plutôt pour le modérer, tandis que le Dieu, en même temps que fort, est supposé juste.

    5. On croit volontiers que ce sont les meilleurs qui montent à la surface. Très souvent, j'oserai même dire le plus souvent, ce ne sont que les plus habiles ; c'est-à-dire les moins scrupuleux, les plus légers de conscience.

    6. Nous en avons eu, récemment, de terribles exemples : les capitulations de Sedan et de Metz, malgré l'armée, faites par la lâcheté et la trahison de deux chefs. Celle de Paris, malgré le peuple, par une poignée de lâches, sous la direction d'un jésuite.

    7. La Commune de 1871 l'a lancé, ce bateau. Mais on le fit échouer ; on le brisa ! Sur ce modèle imparfait, on en fera d'autres.



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