29. Ces différentes découvertes et avancées scientifiques en matière d’évolution ont en effet suscité de vives réactions d’opposition portées par divers mouvements dits "créationnistes", mot qui vient de "création" au sens biblique du terme.
30. Les partisans du créationnisme, pour les plus intransigeants d’entre eux, affirment que le monde a été créé par Dieu en six jours et soutiennent que les théories transformistes ou évolutionnistes s'opposant à la Bible, selon laquelle Dieu aurait créé chaque espèce végétale ou animale de façon individuelle, ne peuvent être que mensongères. La science a tord disent-ils, puisque, au sens le plus strict qui soit, la Bible dit autre chose, ce qui rappelle, notons le en passant le procès d’un certain Galilée.
31. Ce créationnisme strict se subdivise lui-même en deux branches. Une première branche rejette catégoriquement le discours scientifique, et une seconde branche, aussi appelée "créationnisme scientifique" ou "science de la création", considère que le conflit science contre religion n’est qu’illusion.
32. Selon le "créationnisme scientifique", l’auteur de la création, tel que présenté dans la bible, est constamment présent et intervient dans les différents processus qui concourent à l’évolution. Au sein même du créationnisme scientifique, le débat sur l’âge de la terre oppose les Young-Earth Creationists (YEC) aux Old-Earth Creationists (OEC). Les premiers pratiquent une lecture littérale des onze premiers chapitres de la Genèse, les seconds admettent que la création a pu se dérouler sur une période longue et cherchent à concilier les données scientifiques avec le récit de la Genèse.
33. Ensuite, aux cotés de ces différentes tendances qui se réunissent sous le couvert du créationnisme strict, l’on trouve un créationnisme dit progressif qui ne rejette pas totalement l’évolution mais qui défend l’idée que la création implique nécessairement des interventions divines successives.
34. Des affrontements entre créationnistes et darwinistes ont eu lieu tout au long du XIXe et du XXe siècles, notamment aux Etats-Unis. En 1925, lors du premier procès dit "du singe", John Scopes, un enseignant de Dayton en Ohio, fut condamné pour avoir enseigné la théorie de l’évolution à ses élèves. Cependant, grâce aux découvertes et avancées scientifiques, en matière biologique notamment, la théorie de l’évolution va peu à peu s’imposer. En 1968, aux Etats-Unis, la Cour Suprême déclare anticonstitutionnelles les lois anti-évolutionnistes en vigueur dans plusieurs Etats.
35. Le dernier quart du XXe siècle a été marqué par une résurgence non négligeable des thèses créationnistes. Face au revers subi contre les défenseurs de la théorie de l’évolution, les créationnistes ont cherché à s’adapter, si bien que, dans le récit actuel des "néocréationnistes", Dieu et la Bible sont, du moins en apparence, totalement absents. Il n’est en effet plus question de création divine. La mouvance néocréationniste, que représente notamment "lntelligent Design", défend l’hypothèse de l’intervention d’une intelligence dite supérieure. Se présentant comme scientifique, l’Intelligent Design revendique que ses thèses soient enseignées dans les cours de biologie, aux cotés de la théorie de l’évolution.
4
36. Mais, en 2005, les créationnistes de l’Intelligent Design ont à leur tour subi un revers aux Etats-Unis. En effet, le juge John Jones, de Pennsylvanie, a déclaré que l’enseignement de l’Intelligent Design dans les écoles violait la séparation constitutionnelle entre l’Eglise et l’Etat.
37. Malgré cela, le créationnisme (ou néocréationnisme) est toujours fortement développé dans le milieu anglo-saxon, principalement aux Etats-Unis et en Australie. L’institut américain de recherche Pew a réalisé en juillet 2005 un sondage montrant que 64 % des Américains étaient favorables à l’enseignement de l’Intelligent Design en plus de la théorie de l’évolution, et 38 % des Américains seraient partisans d’un abandon total de l’enseignement de l’évolution dans les écoles publiques. Le président américain Georges W. Bush adhère au principe du double enseignement de l’Intelligent Design et de la théorie de l’évolution. A l’heure actuelle, 20 Etats américains sur 50, sont concernés par de potentiels aménagements des programmes scolaires en faveur de l’Intelligent Design.
Le créationnisme en Europe
38. Beaucoup pensent que ce phénomène ne touche que les Etats-Unis et que dès lors, même si on ne peut être insensible à ce qui se passe outre-atlantique, ce n’est pas le rôle du Conseil de l’Europe de se pencher sur cette question. En réalité il n’en est rien et, au contraire, il est urgent de prendre dès maintenant dans nos 47 pays les précautions qui s’imposent.
39. Au côté d’un créationnisme d’obédience chrétienne, l’on trouve désormais un créationnisme d’obédience musulmane. En effet, avec la percée des mouvements islamistes au début des années 1980, les arguments créationnistes d’origine chrétienne sont devenus populaires parmi certains milieux musulmans.
40. Aujourd’hui, des créationnistes de toutes confessions cherchent à imposer leurs idées en Europe. On a ainsi pu assister, depuis quelques années, à plusieurs manifestations émanant de ces différents mouvements sur le continent eurasiatique. Les établissements scolaires semblent par ailleurs en être la cible privilégiée. Le début de l’année 2007 a été marqué par une offensive menée par le créationniste turc, musulman, Harun Yahya qui a fait parvenir à de nombreux établissements scolaires français, belges, espagnols et suisses son dernier et très luxueux ouvrage intitulé L’Atlas de la Création, ouvrage qui prétend dénoncer "l’imposture" de la théorie de l’Evolution. En France, le ministère de l’Education nationale, après avoir pris l’avis de spécialistes, a immédiatement réagi en demandant expressément le retrait de cet ouvrage des centres de documentation des établissements scolaires touchés car aucune des qualités de rigueur exigées pour l’enseignement n’était présente dans ce livre.
41. L’attaque des créationnistes se fait sur deux fronts : soit ils nient totalement la scientificité de l’évolution, soit ils tentent de placer l’incertitude au cœur du débat qui les oppose aux défenseurs de la théorie de l’évolution. Pour cela, ils s’appuient sur le fait que la science de l’évolution, comme toute science n’est pas "fermée", c’est à dire qu’elle remet en cause certains éléments ou en précise d’autres (sans que cela remette en question les fondements sur lesquels elle repose).
42. Pour les créationnistes de toutes tendances, la part d’incertitude qui entoure malgré tout la réflexion scientifique relative à la création et à l’évolution est trop importante pour accorder un crédit suffisant à cette théorie. Faut-il leur rappeler qu’il en est ainsi de toute science ? Il n’est qu’à citer l’exemple de l’atome considéré comme insécable, puis partagé en noyau et électrons avant la découverte des quarks. Ces découvertes scientifiques n’ont pour autant jamais remis en cause les fondements de la théorie atomique ! Une théorie scientifique produit de nouvelles connaissances qu’elle s’efforce d’interpréter selon ses paradigmes dominants, ce qui oblige la théorie à évoluer pour prendre en compte toutes ces nouvelles données(3). Seulement, réinterroger et faire évoluer une théorie ne signifie pas remettre en cause le principe fondateur de cette théorie. Il en est de même pour la théorie de l’évolution.
43. Si les plus radicaux des créationnistes sont partisans d’un négationnisme brut en ce sens qu’ils nient complètement les avancées et les découvertes scientifiques attenantes à l’évolution des espèces, d’autres mouvements créationnistes se proclament scientifiques. Cette affirmation semble tout à fait contradictoire. Le créationnisme dit scientifique est en effet la volonté de fonder scientifiquement le récit des textes sacrés. Or, comme le souligne Guillaume Lecointre, comme la construction d’un mythe n’a rien à voir avec la construction d’une affirmation scientifique, les énoncés produits par l’un et l’autre n’ont que très peu de chance de se recouper. D’autres mouvements encore, promeuvent l’idée qu’il y a bien eu évolution mais que cette évolution est le fruit d’une volonté transcendante, d’un "dessein intelligent".
44. Face à ces affirmations et autres revendications de scientificité émanant de mouvements créationnistes divers, il est légitime de se demander : Comment les créationnistes prétendent-ils prouver scientifiquement ce qu’ils avancent ? La scientificité d’une affirmation dépend pour une grande part de la capacité à en vérifier l’objectivité par la reproduction d’expériences ou d’observations. Comme nous allons le montrer, le caractère scientifique des thèses alternatives présentées par les créationnistes peut sérieusement être mis en doute, voir totalement réfuté.
45. Alors que les sciences de l’évolution ont considérablement évolué depuis Charles Darwin, les créationnistes eux, n’ont pas avancé dans leur triste registre d’arguties(4). L’évolution n’a pas cessé "d’évoluer !" depuis sa théorisation par Charles Darwin. La Science est un ensemble de connaissances en perpétuelle construction et reconstruction. La démarche scientifique consiste à toujours réinterroger ses modèles qui restent vrais tant qu’ils n’ont pas été réfutés. L’argumentaire créationniste n’a lui jamais évolué, ne se fonde sur aucune démonstration scientifique, ils présentent des faits sans théorie ou un argumentaire théorique sans faits venants approuver ou réfuter cet argumentaire. Le créationnisme apparaît plus dogmatique que scientifique.
46. Guillaume Lecointre a montré qu’ils prenaient d’abord quelque liberté à l’égard des règles scientifiques élémentaires. Une première entorse s’opère vis-à-vis du scepticisme. Dans toute expérience créationniste, la foi imprime une idée préconçue du résultat attendu. La foi ne permet pas d’accepter objectivement le résultat d’une expérience scientifique si celui-ci ne correspond pas aux croyances auxquelles on s’attache. Il semble donc incompatible d’associer foi et science. La seconde entorse relevée est celle qui se rapporte au fait que même si les créationnistes semblent respecter la logique, celle-ci se fonde sur de fausses prémisses, voire sur une sélection tendancieuse des faits. Enfin de nombreuses entorses à la méthode et à l’expérimentation peuvent être relevées. Comme le souligne G. Lecointre, le créationnisme scientifique est par définition aux antipodes de la science en ce sens qu’il nie la nécessité du recours […] aux réalités matérielles […] pour établir des vérités. Or, rappelons-le, la détermination de connaissances ne peut être rendue possible sans démonstration scientifique, sans en avoir vérifié l’objectivité, la scientificité, par la reproduction d’expériences et/ou d’observations. Les créationnistes formulent un certain nombre d’affirmations scientifiquement non testables et donc non prouvables. Il est donc aisé de se rendre compte de l’imposture des créationnistes qui se proclament scientifiques. Imposture d’autant plus grande que, conscients de leur impossibilité à prouver scientifiquement ce que prône leur dogme, certains créationnistes vont même jusqu’à fabriquer des faits et des fausses preuves. Ainsi, au-delà des interprétations aberrantes que proposent certains créationnistes, il apparaît que d’autres n’hésitent pas à fabriquer des "pseudo"-preuves afin de tenter de démontrer la scientificité de leurs propos.
47. Ainsi, le prédicateur turc Harun Yahya semble lui user conjointement de ces deux procédés. Dans ses nombreux ouvrages anti-darwinistes, Harun Yahya tente de démontrer l’absurdité et la non scientificité de la théorie de l’évolution qui n’est pour lui qu’une des plus grandes "supercheries de Satan". Or, la démonstration pseudo-scientifique qu’il opère dans son ouvrage intitulé L’Atlas de la Création, ne peut en aucun cas être considérée comme scientifique. L’auteur tente en effet de prouver la non scientificité de la théorie de l’évolution en mettant en cause les preuves de l’évolution. Harun Yahya ne rend compte d’aucun questionnement préalable. De plus, ne faisant que comparer des photos de fossiles à des photos d’espèces actuelles, il n’apporte aucune preuve scientifique à ses propos. Mieux même, comme nous l’a fait remarquer à titre d’exemple Pascal Picq, on voit page 60 de l’ouvrage une superbe photo d’un fossile d’une perche avec en légende l’affirmation que cette perche n’a pas évolué depuis des millions d’années. Or ceci est faux, l’étude détaillée du fossile et des perches actuelles montre qu’au contraire elles ont beaucoup évolué. Hélas le livre d’Harun Yahya est rempli de contrevérités de ce type. L’ensemble de l’argumentaire contenu dans cet ouvrage, ne se fonde sur aucune démonstration scientifique. L’ouvrage d’Harun Yahya apparaît davantage comme un traité de théologie primitif que comme une réfutation scientifique de la théorie de l’évolution. On peut noter que ce dernier dit avoir le soutien de grands scientifiques. Encore faudrait-il qu’il s’agisse de spécialiste de la biologie de l’évolution !
48. Des critiques similaires peuvent être formulées vis-à-vis du caractère "pseudo"-scientifique de l’Intelligent Design. Les défenseurs de l’Intelligent Design présentent la théorie darwinienne de l’évolution, non pas comme une théorie scientifique mais comme une idéologie ou une "philosophie naturelle". Dès lors ils considèrent qu’elle ne peut être enseignée en tant que "science" dans les écoles ou alors il faut aussi,disent-ils, en parallèle, enseigner l’Intelligent Design. L’insertion dans les programmes scolaires des thèses de l’Intelligent Design présentées comme scientifiques du fait de l’occultation total de la Bible et de Dieu, tend alors à être légitimée. Or, comme l’a montré G. Lecointre, l’Intelligent Design constitue une anti-science : on peut appeler anti-science toute entreprise de fraude scientifique caractérisée, d’imposture intellectuelle ou d’opération de communication brouillant la nature, les objectifs et le champ de légitimité de la science. Le mouvement de l’Intelligent Design relèverait de l’antiscience pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la nature de la science est faussée. Ensuite, les objectifs de la science sont faussés. Les écrits des principaux ténors de ce mouvement démontrent que leurs motivations et leurs objectifs ne sont pas scientifiques mais religieux.
49. L’intelligent Design annihile toute dynamique de recherche, il identifie des difficultés ou des incertitudes, inhérentes à toute science, et saute immédiatement à la conclusion que la seule façon de les résoudre est de recourir à une "cause intelligente" sans chercher d’autres explications. Aussi, vouloir l’enseigner dans les cours de science n’est pas admissible. Il ne suffit pas en effet de se présenter comme une thèse alternative pour faire son entrée dans les programmes scolaires scientifiques. Pour se prétendre Science, il faut ne recourir qu’à des causes naturelles dans ses explications, or l’Intelligent Design ne fait appel qu’à des causes surnaturelles.
50. Par ailleurs, la non publication des travaux réalisés par les différents mouvements créationnistes n’est que la traduction de leur non acceptation par la communauté scientifique. Harun Yahya possède, lui, sa propre maison d’édition, ce qui lui permet de publier en masse ses ouvrages. Mais sans cela, ses travaux n’auraient probablement jamais pu être autant diffusés. Enfin il faut signaler que s’il y a unanimité chez les scientifiques spécialistes de l’évolution, il n’existe pas de consensus autour d’une théorie créationniste en particulier. Chacun des nombreux mouvements créationnistes est persuadé de détenir la vérité. Le manque de reconnaissance des thèses alternatives par la communauté internationale témoigne du fait que les mouvements créationnistes restent, quoiqu’ils en disent, marginaux et ne peuvent donc être considérés avec suffisamment de sérieux pour faire leur entrée dans les programmes scolaires.
51. L’enseignement de thèses alternatives en tant que sciences, ne peut donc être acceptable. Un tel enseignement représenterait en soi un danger, et ferait prendre le risque de voir se développer une multitude de thèses toutes aussi absurdes les unes que les autres et ne ferait que semer le trouble chez les élèves ou les étudiants.
52. Dans cet ordre d’idée, au nom du principe d’ouverture à des théories alternatives prôné par les créationnistes scientifiques, et afin de montrer l’incohérence de l’enseignement des thèses créationnistes aux cotés de la théorie de l’évolution, un mouvement s’est ironiquement développé aux Etats-Unis. Ce mouvement dit du "Pastafarisme" défend la théorie du Monstre en Spaghettis Volant. Le Pastafarisme est une parodie de religion créée en réaction à la décision du Comité d’Education de l’Etat du Kansas de permettre l’enseignement de l’Intelligent Design dans les cours de science au même titre que la théorie de l’évolution. Selon le Pastafarisme, un être invisible et omniscient appelé le "Monstre en Spaghettis Volant" a créé l’univers en un jour. Les défenseurs du Pastafarisme revendiquent, tout comme l’Intelligent Design, une place dans les programmes scolaires. Comble de l’ironie, cette pseudo-religion fait des émules et le culte tend à se répandre…