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Réflexion : Le dilemme d'Euthyphron


par Albert Crispin  -  04/04/2015




Les textes publiés dans Vos contributions (rouge foncé) ne représentent que l'opinion de leurs auteurs.




1 - Le dilemme d'Euthyphron

Le dilemme d'Euthyphron est un dilemme de logique issu du dialogue platonicien Euthyphron. Au cours de la discussion l'opposant à Euthyphron, Socrate posa à celui-ci la question suivante : "Le saint est-il aimé des dieux parce qu'il est saint, ou est-il saint parce qu'il est aimé des dieux ?".

Ce dilemme est aujourd'hui utilisé pour montrer que la religion ne peut fonder une morale ou éthique objective et solide. Ainsi ce dilemme, qui s'applique tant aux monothéismes qu'aux polythéismes, peut être vu de la manière suivante : "Une chose est-elle décidée par Dieu parce qu'elle est bonne ou une chose est-elle bonne parce qu'elle est décidée par Dieu ?"

Solution 1 : Une chose est décidée par Dieu parce qu'elle est bonne
Ce premier cas implique que la signification de ce qui est bien ou mauvais ne dépend aucunement de la volonté divine. En réalité, Dieu n'établit pas souverainement ce qui est bon ou mauvais mais se contente de suivre des règles déjà tracées. Même s'il est dans ce cas toujours possible de voir en Dieu un guide spirituel, il n'empêche que la volonté de Dieu s'avère être subordonnée à des principes supérieurs à elle qu'il ne pourrait remettre en question. Cette réponse ne convient pas aux apologistes, refusant d'accepter qu'il existe des critères moraux supérieurs à la volonté divine.

Solution 2 : Une chose est bonne parce qu'elle est décidée par Dieu.
De ce second cas on déduit que ce qui est bon ou mauvais est subjectif et arbitraire puisque dépendant de la volonté de Dieu. Une chose est bonne simplement parce qu'elle est voulue par Dieu, par conséquent il n'existe pas de valeurs morales objectives. De plus, l'affirmation selon laquelle "Dieu est bon" n'a aucun sens car pour ce dernier il n'y a aucune différence fondamentale entre le Bien et le Mal puisque c'est lui-même qui fixe ces valeurs comme il l'entend (si Dieu avait de "bonnes raisons" pour qu'il considère qu'une chose est bonne ou mauvaise, on retomberait sur le premier cas présenté ci-dessus). En d'autres termes, "Vouloir agir et faire le Bien" revient à "se soumettre et à s'abandonner à l'arbitraire et à l'humeur de Dieu". Inutile de dire que les apologistes n'apprécient guère la seconde option.

2 - Une réponse au dilemme

Les apologistes refusant tant l'une que l'autre option affirment que ce dilemme est un faux et qu'une troisième solution est possible.

Selon ceux-ci : "il existe un standard objectif et absolu du Bien et du Mal qui n'est pas extérieur mais intérieur à Dieu. En d'autres termes, Dieu est bon parce que sa nature est intrinsèquement bonne. Toutes les décisions prises par Dieu ne peuvent être vues comme des caprices ou une forme d'arbitraire puisqu'elles dépendent de cette nature intrinsèquement bonne. Dieu commande donc ce qui est bien parce qu'il est, par sa nature, bon".

Dans la même lignée, Thomas d'Aquin affirme que : "la justice est un attribut essentiel de la nature divine".

3 - Une nouvelle approche du dilemme

Malheureusement, la réponse apportée au dilemme n'est guère satisfaisante.

Tout d'abord, il ne faut pas n'oublier pas que cette réponse rejette les deux solutions proposées sans pour autant parvenir à les réfuter. Rien ne nous empêche donc de croire que ce qui est bon ou mauvais dépend de l'arbitraire de Dieu ou même de considérer que l'essence du bien et du mal n'a aucun lien avec Dieu.

En soi, la réponse des apologistes ne résout rien et consiste surtout à repousser le problème. En effet, la question devient dès lors : "Une chose fait-elle partie de la nature de Dieu parce qu'elle est bonne ou une chose est-elle bonne parce qu'elle fait partie de la nature de Dieu ?" ou "Dieu est-il ainsi parce qu'il est bon ou Dieu est-il bon parce qu'il est ainsi ?".

Réponse 1 : "Une chose fait partie de la nature de Dieu parce qu'elle est bonne" ou "Dieu est ainsi parce qu'il est bon".

Selon cette réponse, la nature de Dieu présente certaines propriétés parce que ces propriétés doivent être considérées comme bonnes.

Ce qui signifie que nous jugeons que Dieu est bon parce qu'on l'évalue sur base d'un critère de bien et de mal. Dans ce cas, ce n'est pas à proprement parler la volonté de Dieu qui fixe le standard de ce qui est bon ou mauvais, puisque pour définir ce qui est bien ou mal on part de quelque chose d'autre que la nature divine. Ce qui revient au final, à adopter la première solution au dilemme d'Euthyphron.

Réponse 2 : "Une chose est bonne parce qu'elle fait partie de la nature de Dieu" ou "Dieu est bon parce qu'il est ainsi".

Selon cette réponse, la nature de Dieu présente certaines propriétés qui doivent être considérées comme bonnes parce qu'étant comprises dans la nature de Dieu.

Autrement dit, toute propriété faisant partie de la nature de Dieu est nécessairement bonne peu importe de laquelle il s'agit. Si l'injustice, la destruction, la guerre, l'égoïsme, le meurtre, le viol, etc... font de près ou de loin partie de la nature divine ou sont en accord avec elle, alors ces valeurs devront être jugées comme étant bonnes. On peut donc constater que la définition et le sens même de la moralité et de l'éthique diffèrent fortement de celui que l'on aurait tendance à attribuer.

Ainsi, cela revient à dire que ce qui définit ce qui est bien est Dieu lui-même. Par conséquent, "Dieu est bon" peut être vu comme une forme de tautologie puisque bon signifie "en adéquation avec la nature de Dieu". "Dieu est en adéquation avec la nature de Dieu", ce qui n'a aucune signification forte puisque Dieu est nécessairement "bon" quoi qu'il advienne.

Enfin, cette réponse nous amène également à nous poser la question suivante :
"Dieu a t-il (eu) un contrôle sur sa propre nature ?"

Réponse A : Oui.

Alors cela signifie, dans une certaine mesure, que ce qui est bien ou mal est arbitraire et l'on retourne ainsi à la seconde solution du dilemme.

Réponse B : Non.

S'il s'avère que Dieu est (ou fut) incapable d'avoir un quelconque contrôle sa nature, alors nous pouvons en déduire que Dieu n'est pas omnipotent. En effet, la puissance de Dieu n'est pas absolue puisqu'elle souffre d'une contrainte importante : il est incapable de contrôler ou modifier sa propre nature et n'a donc aucune emprise sur celle-ci. Pourtant, les hommes peuvent dans une certaine mesure avoir un contrôle sur leur nature (et donc modifier celle-ci) de même qu'ils peuvent changer d'avis ou d'opinion, ce que ne sait pas faire Dieu ici. Sans oublier que selon les "textes sacrés" de certaines religions, il s'avère que Dieu a effectivement un contrôle sur sa nature et a pu changer d'humeur. D'ailleurs, on peut se demander si le fait que Dieu n'a aucun contrôle sur sa nature ne signifierait pas qu'il est inchangé et, dans ce cas de figure, il s'avèrerait qu'il ne sait rien faire !

De plus, cette réponse est loin de résoudre le dilemme et peut être associée à la première solution. En effet, la question de départ était la suivante : "Une chose est-elle décidée par Dieu parce qu'elle est bonne ou une chose est-elle bonne parce qu'elle est décidée par Dieu ?" ce qui impliquait clairement la question de savoir si c'est la volonté divine qui définit ce qui est bon ou non. En d'autres termes, ce n'est pas Dieu qui, par sa volonté, définit ou décide de ce qui est bon ou mauvais. Il reste donc soumis à un standard qu'il n'a pas établi.

Alors certes, ce standard est interne ou intrinsèque à Dieu (et nous avons vu ce que cela signifiait réellement plus haut), mais cela implique alors nécessairement les conséquences que nous venons d'évoquer. Au final, Dieu devrait ici être vu comme un sorte de robot : conçu de sorte à ce qu'il doive se conformer à son programme interne et agissant invariablement de "manière bonne" parce qu'il agit conformément à un programme, peu importe de quoi il s'agit en réalité ("agir bien" n'étant donc qu'un label ou une étiquette sans signification importante pour lui).

4 - Une adaptation du dilemme

Le dilemme d'Euthyphron est également intéressant dans la mesure où il est possible d'adapter sa structure à d'autres cas. On pense notamment au juste et à l'injuste (pour peu qu'on n'en fasse pas des synonymes de "bien" et de "mal").

Mais nous pouvons aussi l'appliquer à la question du sens de la vie : "La volonté divine dépend-elle du "sens de la vie" ou le "sens de la vie" dépend-il de la volonté divine ?".

Dans le premier cas, on retombe sur la première solution au dilemme : le sens de la vie existe et est établit indépendamment de la volonté divine.

Dans le second cas, on retombe sur la seconde solution au dilemme : le sens de la vie n'est pas objectif et est fixé arbitrairement par Dieu.

Le "troisième cas" (à savoir, Dieu est le sens de la vie) est plus que discutable. Un raisonnement semblable à celui tenu plus haut peut s'appliquer et surtout, on peut en arriver à une tautologie fort incompréhensible (le sens de la vie ne dépend pas de Dieu et Dieu ne dépend pas du sens de la vie, mais le sens de la vie = Dieu et Dieu = sens de la vie) ; Surtout si Dieu est une entité qui n'est pas soumise aux lois de la logique et qui ne pourra jamais être entièrement et complètement connue des Hommes. Autant opter pour la solution proposée par Douglas Adams dans "Le Guide du voyageur galactique" admettre que le sens de la vie est 42, cela revient au même !

5 - Conclusion

En définitive, il s'avère que le dilemme d'Euthyphron reste un argument efficace pour remettre en cause une éthique ou morale basée sur la religion et sur le divin.


Albert Crispin



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