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Les dangers du créationnisme dans l’éducation

Rapport du Conseil de l'Europe

Conclusion

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Conclusion :

La négation de l’évolution est particulièrement préjudiciable pour la formation des enfants

80. Interdire l’apprentissage de théories essentielles, telle que l’évolution, va totalement à l’encontre de l’intérêt pédagogique des enfants. L’éducation se doit, en effet, d’être un moyen de donner aux enfants, aux adolescents et aux adultes la possibilité de devenir des citoyens responsables et des acteurs majeurs de la transformation des sociétés. Or, adopter une posture négationniste vis-à-vis de thèses scientifiquement prouvées constitue un frein à l’éducation et au développement intellectuel et personnel de milliers d’enfants. La Science est un acteur prépondérant qui participe très largement et activement à ce processus d’évolution et de transformation des sociétés.

81. Le savoir qu’elle confère ne peut pas être arbitrairement attaqué. Les thèses créationnistes, par la négation de faits pourtant avérés, participent non pas à la transformation des sociétés mais à son archaïsation. Les créationnistes sont en fait partisans d’un profond retour en arrière, ce qui à long terme peut s’avérer particulièrement préjudiciable pour l’ensemble de nos sociétés. L’enjeu est donc considérable.

82. Nous l’avons vu, l’évolution ne peut être réduite à la seule évolution des hommes et des populations. L’évolution imprègne désormais la science dans sa globalité et constitue l’un de ses principes fondamentaux. Aussi, il paraît légitime de s’interroger sur les conséquences qu’une négation de l’évolution pourrait avoir sur le développement de nos sociétés. Comment, par exemple, faire progresser la recherche médicale en vue de parvenir à lutter efficacement contre le développement de maladies infectieuses telles que le sida si l’on nie tout principe d’évolution ? Fondamentalement, l’évolution imprègne toute la recherche médicale. Or, peut-on envisager de vivre dans un monde dépourvu de médecine ? Cela paraît aberrant mais faire disparaître l’évolution de l’enseignement, comme le préconisent les créationnistes, pourrait avoir pour conséquence d’amoindrir considérablement la recherche en matière médicale, si ce n’est la faire disparaître.

83. Par ailleurs, la démarche des créationnistes "scientifiques" pour affirmer et défendre leurs thèses représente en elle-même un outil particulièrement dangereux de manipulation mentale. En effet, présenter une thèse comme étant une théorie scientifique sans en apporter la preuve peut être assimilé à une tentative de manipulation des esprits à des fins a fortiori peu vertueuses. Comme l’a écrit Charles Otis Whitman, zoologiste américain (1842-1910), "une théorie sans faits est une fantaisie, mais des faits sans théorie ne sont que chaos". Par conséquent, comme le note G. Lecointre, tout manipulateur habile a recours aux seuls "faits".

84. Harun Yahya, en ne présentant que des faits sans théorie ni preuve, abuse de la crédulité des personnes qui l’écoutent ou qui le lisent. De plus, comme le souligne Jacques Arnoult(6), de la même manière que l’ICR américain, le BAV et Harun Yahya en Turquie recourent à des références partielles, voire erronées pour développer ses argumentaires créationnistes. Ses auteurs n’hésitent pas à citer des articles de revues qui défendent l’évolution, mais ils parviennent à en retourner la signification en tronquant les citations. Cela s’apparente ni plus ni moins à de la manipulation intellectuelle, ce qui est particulièrement préjudiciable.

85. Harun Yahya réfute la théorie de l’évolution en se rapportant systématiquement au Coran. Or, comme l’a souligné Malek Chebel, le Coran ne traite directement pas de l’évolution, il ne traite que de la Création.

86. La science de l’évolution, comme toute science, ne prétend pas répondre au "pourquoi", elle s’efforce simplement de traiter du "Comment".

87. Certains intégristes du créationnisme s’attaquent au Darwinisme et au Matérialisme en les accusant d’être la "réelle source idéologique du terrorisme", "le darwinisme est la base de plusieurs idéologies violentes qui ont a amené le désastre à l’espèce humaine durant le XXe siècle". Faut-il rappeler que les hommes n’ont pas attendu la publication en 1859 de l’œuvre de Darwin, L’origine des espèces, pour s’adonner à de multiples massacres ? Combien de morts au nom des guerres de religions ? L’utilisation de la religion comme la référence faite au darwinisme social par certains régimes dictatoriaux, ne suffit pas et ne peut en rien remettre en cause la théorie de l’évolution ou la religion ! Le darwinisme social est une idéologie qui prétend en effet s’inspirer de Darwin, mais elle n’a rien à voir avec la théorie darwinienne de l’évolution(7). De plus, on ne peut imputer à Darwin et sa théorie de l’évolution tous les maux de la terre, il n’est pas responsable des dérives posthumes de sa théorie. Présenter Darwin comme le père du terrorisme est proprement scandaleux, et cela peut venir semer le doute et la perplexité dans de nombreux esprits novices.

88. Enfin on constate, notamment aux Etats-Unis, un certain nombre de dérives inhérentes au négationnisme pratiqué à l’encontre de l’évolution et au prosélytisme adjacent. Un film documentaire de Heidi Ewing et Rachel Grady, Jesus Camp, sorti aux Etats-Unis à l’automne 2006 et diffusé depuis en Europe, témoigne de ces dérives. Ce documentaire présente une femme pasteur pentecôtiste, favorable au créationnisme, Becky Fisher, qui a ouvert, dans une forêt du Dakota du Nord, un camp de vacances ouvertement voué à endoctriner les enfants. Devant la caméra, elle explique que, de 7 à 9 ans, on peut faire croire n’importe quoi à un être humain, et que cela restera gravé à jamais dans son cerveau. Becky Fisher aurait trouvé son modèle du côté des fondamentalistes musulmans. Ce documentaire révèle toute la violence, le fanatisme, et l’efficacité avec laquelle les mouvements créationnistes les plus radicaux parviennent à manipuler des êtres humains.

89. Les créationnistes prétendent que l’évolution n’est qu’une interprétation du monde parmi d’autres, or il n’en est rien. La véracité et la scientificité de l’évolution demeurent à l’heure actuelle irréfutable. Mais, il faut encore le rappeler, la science de l’évolution ne prétend pas donner une explication au "pourquoi" des choses. Elle tente d’expliquer comment les choses se passent ou se sont passées. La théorie de l’évolution constitue un corpus de connaissances fondamentales pour l’avenir de nos démocraties que l’on ne peut remettre en cause arbitrairement.

90. Il est important de rappeler que le concept d’évolution a eu un effet profond sur les sciences en général, la philosophie, la religion, et sur beaucoup d’autres aspects de la société humaine (l’agriculture par exemple). L’évolution a également fait son entrée en psychologie. La psychologie évolutionniste est un courant dont l’objectif est d’expliquer les mécanismes de la pensée humaine à partir de la théorie de l’évolution biologique. Elle repose sur l’hypothèse fondamentale que le cerveau, tout comme les autres organes, est le produit de l’évolution et constitue donc une adaptation à des contraintes environnementales précises auxquelles ont du faire face les ancêtres des hominidés.

91. Aujourd’hui, avec le créationnisme, nous sommes en présence d’une montée en puissance de modes de pensée qui, pour mieux imposer certains dogmes religieux, s’attaquent au cœur même des connaissances que nous avons patiemment accumulées sur la nature, l’évolution, nos origines, notre place dans l’univers. Cela constitue incontestablement une grave atteinte aux droits de l’Homme.

92. Le risque est grand que ne s’introduise dans l’esprit de nos enfants une grave confusion entre le registre des convictions, des croyances, des idéaux et le plan de la Science au profit d’un "tout se vaut", d’apparence peut être sympathique et tolérant, mais funeste en réalité(8).

93. Le créationnisme présente de multiples facettes contradictoires. L’Intelligent Design, dernière version plus nuancée du créationnisme, ne nie pas totalement la théorie de l’évolution. Cependant, au moulin de la science, le courant de l’Intelligence Design n’a jusqu’à présent guère apporté d’eau(9). Présenté de façon plus subtile, l’Intelligent Design n’en est pas moins dangereux.

94. L’enseignement de l’évolution en tant que théorie scientifique fondamentale est essentiel pour l’avenir de nos sociétés et de nos démocraties. A ce titre, l’évolution doit figurer de façon centrale dans les programmes généraux d’enseignement, et notamment au cœur des programmes scientifiques. Si nous empêchons nos étudiants d’accéder à la connaissance scientifique, nous courons le risque qu’ils ne puissent pas rivaliser efficacement face à d’autres étudiants évoluant dans des Etats où la Science occupe une place privilégiée.

95. L’évolution ne se réduit pas à la seule évolution de l’homme et des populations. Sa négation pourrait avoir de graves conséquences pour le développement de nos sociétés. En effet, comment faire progresser la recherche médicale en vue de parvenir à lutter efficacement contre le développement de maladies infectieuses si l’on nie tout principe d’évolution ? Comment avoir pleinement conscience des risques qu’implique le recul significatif de la biodiversité et le changement climatique si l’on ne comprend pas les mécanismes de l’évolution ? Du médecin qui, par l’abus de prescription d’antibiotiques, favorise l’apparition de bactéries résistantes, à l’agriculteur qui utilise inconsidérément des pesticides entraînant ainsi la mutation d’insectes sur lesquels les produits utilisés n’ont plus d’effet, l’évolution est partout présente.

96. Notre modernité se construit sur une longue histoire qui passe notamment par le développement des sciences et des techniques. Cependant, la démarche scientifique reste encore mal comprise ce qui risque de profiter au développement de toutes formes d’intégrismes et d’extrémismes, c’est à dire aux atteintes les plus virulentes menées contre les droits de l’Homme. Le refus de toute science constitue certainement l’une des menaces les plus redoutables qui planent au dessus des droits de l’homme et du citoyen.

97. L’enseignement de théories alternatives ne peut être envisageable que si celles-ci présentent suffisamment de garanties quant à la scientificité et à la véracité des thèses avancées.

98. A l’heure actuelle, les thèses alternatives présentées par les créationnistes ne peuvent pas prétendre bénéficier de ces garanties. C’est pourquoi, il n’est pas concevable d’en permettre l’enseignement au sein des disciplines scientifiques, aux côtés ou en lieu et place de la théorie de l’évolution.

99. Les thèses créationnistes pourraient cependant être présentées dans un cadre éducatif autre que celui des disciplines scientifiques. L’importance de l’enseignement du fait culturel et religieux a déjà été soulevée par le Conseil de l’Europe. Les thèses créationnistes, comme toutes approches théologiques, pourraient, dans le respect de la liberté d’expression et des croyances de chacun, être exposées dans le cadre d’un apprentissage renforcé du fait culturel et religieux.

100. Par ailleurs, il est nécessaire de s’interroger sur les causes d’une telle remise en cause de la théorie de l’évolution. En effet, si la théorie de l’évolution se prête à de multiples agressions, cela peut, peut-être, s’expliquer par la faiblesse de son enseignement, notamment du point de vue épistémologique.

101. Cette réflexion nous amène à conclure qu’un meilleur enseignement ou un enseignement plus adapté des sciences et notamment de l’évolution pourrait permettre de lutter efficacement contre la diffusion de pseudo-théories alternatives telles que les thèses créationnistes. Il faut éviter que le doute ne puisse s’immiscer dans les esprits en ce qui concerne des connaissances scientifiques fondamentales. Dans le rapport sur la désaffection des étudiants pour les études scientifiques, cette importance d’un enseignement scientifique de qualité et mieux adapté aux réalités quotidienne de la vie avait été mis en évidence.

102. La Science est une irremplaçable école de rigueur, elle est sans doute le dernier rempart contre la montée des intégrismes. Elle ne prétend pas au "pourquoi des choses" mais cherche à comprendre le "comment".

103. Jacques Arnoult(10), chercheur scientifique mais aussi moine dominicain écrivait : "Je réserve l’attitude croyante à la religion, aux relations humaines, voire à l’intelligence, mais pas à la Science. La Science est affaire de raison, d’observation et d’hypothèse, de théorie et de test ; elle a ses règles et ses domaines d’application".

104. L’étude approfondie de l’influence grandissante des créationnistes montre que les discussions entre créationnisme et évolutionnisme vont bien au-delà de querelles d’intellectuels. Si nous n’y prenons garde, les valeurs qui sont l’essence même du Conseil de l’Europe, risquent d’être directement menacées par les intégristes du créationnisme. Il est du rôle des parlementaires du Conseil de réagir avant qu’il ne soit trop tard.

105. Afin de réaliser ce rapport, nous avons principalement consulté les différents travaux : de Jacques Arnoult, Chercheur au CNES Centre National d’Etudes Spatiales- France; Hervé Le Guyader, Professeur de Biologie Evolutive à l’Université Paris VI - Pierre et Marie Curie ; Pascal Picq, Paléoanthropologue au Collège de France ; auteurs avec lesquels votre rapporteur a eu de très enrichissants entretiens ; et Guillaume Lecointre, Professeur au Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Votre rapporteur s’est également référé à l’ouvrage collectif intitulé Découvrir la biologie, de Michael Cain, Hans Damman, Robert Lue et Carol Kaesuk Yoon, paru aux éditions DeBoeck. Schöpfung und Evolution aux éditions Sankt Ulrich Verlag qui est un compte rendu d’un colloque qui s’est tenu en septembre 2006 à Castel Gandolfo sous la présidence du Pape Benoit XVI. Sur le créationnisme vu par ses partisans, en plus du livre de Harun Yayha déjà signalé, de nombreux articles trouvés sur Internet.



Commission chargée du rapport : Commission de la culture, de la science et de l’éducation

Renvoi en commission : Doc. 11065, Renvoi n° 3287 du 22 janvier 2007

Projet de recommandation adopté par la commission, le 31 mai 2007 avec une voix contre et une abstention

Membres de la Commission: M. Jacques Legendre (Président), Baronne Hooper, M. Wolfgang Wodarg, Mme Anne Brasseur, (Vice-Présidents), M. Hans Ager, M. Toomas Alatalu, M. Kornél Almássy, M. Lars Barfoed, M. Rony Bargetze, M. Lars Bartos, Mme Marie-Louise Bemelmans-Videc (Remplaçant: M. Dees), M. Radu Mircea Berceanu, M. Levan Berdzenishvili, Mme Oksana Bilozir, Mme Maria Luisia Boccia (Remplaçant: M. Stefano Morselli), Mme Margherita Boniver, M. Ioannis Bougas, M. Osman Co?kuno?lu, M. Vlad Cubreacov, M. Ivica Da?i?, Mme Maria Damanaki, M. Joseph Debono Grech, M. Stepan Demirchyan, M. Ferdinand Devinski, Mme Åse Gunhild Woie Duesund M. Detlef Dzembritzki, Mme Anke Eymer, M. Relu Fenechiu, Mme Blanca Fernández-Capel, Mme Maria Emelina Fernández-Soriano, M. Axel Fischer, M. José Freire Antunes, M. Eamon Gilmore, M. Stefan Gl?van, M. Luc Goutry, M. Vladimir Grachev, M. Andreas Gross, M. Jean-Pol Henry, M. Rafael Huseynov, M. Fazail Ibrahimli, Mme Halide ?ncekara, Mme Evguenia Jivkova, M. Morgan Johansson, Mme Dagny Jónsdóttir, M. Ali Rashid Khalil, M. József Kozma, M. Jean-Pierre Kucheida, M. Markku Laukkanen, M. Guy Lengagne, Mme Jagoda Majska-Martin?evi?, M. Tomasz Markowski, M. Andrew McIntosh, M. Ivan Melnikov (Remplaçant; M. Alexander Fomenko), Mme Maria Manuela Melo, Mme Assunta Meloni, M. Paskal Milo, Mme Christine Muttonen, Mme Miroslava N?mcová, M. Edward O’Hara (Remplaçant: M. Robert Walter), M. Kent Olsson, M. Andrey Pantev, Mme Antigoni Pericleous Papadopoulos, M. Azis Pollozhani, Mme Majda Potrata, M. Dušan Prorokovi?, M. Lluis Maria de Puig (Remplaçante: Mme María Josefa Porteiro), M. Zbigniew Rau (Remplaçant: M. Zbigniew Girzynski), Mme Anta Rug?te, M. André Schneider, M. Urs Schweitzer, M. Vitaliy Shybko, Mme Geraldine Smith, Mme Albertina Soliani, M. Yury Solonin, M. Christophe Spiliotis-Saquet (Remplaçant: M. Bernard Marquet), M. Valeriy Sudarenkov, M. Petro Symonenko, M. Mehmet Tekelio?lu, M. Ed van Thijn, M. Piotr Wach, M. Emanuelis Zingeris

N.B : Les noms des membres qui ont pris part à la réunion sont imprimés en caractères gras

Chef du Secrétariat: M. Grayson

Secrétaires de la commission : M. Ary, M. Dossow



Notes :

6 Jacques Arnoult, Dieu Versus Darwin, Albin Michel, février 2007 p. 142.

7 Pascal Picq, Lucy et l’Obscurantisme, Odile Jacob, avril 2007, p. 152-153.

8 Pascal Picq, op. cit., p. 10-12.

9 Jacques Arnoult, op. cit., p. 256.

10 Jacques Arnoult, op. cit, p. 272-273.



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