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"Pourquoi voyez-vous la paille qui est dans l'oil de votre frère et n'apercevez-vous pas la poutre qui est dans le vôtre ?" Cette parabole bien connue est tirée de l'Evangile de Luc. Son sens peut être exprimé de façon moins énigmatique de la manière suivante : "Pourquoi remarquez-vous toujours les moindres défauts de vos contemporains sans voir que les vôtres sont souvent bien plus grands ?"
Cette parabole peut être appliquée aux individus mais également aux sociétés et aux cultures qui se sont bâties sur un cortège de rites, de coutumes, de traditions et de croyances diverses et variées. Concernant le cas particulier des croyances, la parabole de Luc peut être interprétée comme la propension qu'ont certains religieux à tourner en ridicule ou à mépriser la religion de leur voisin.
Si pendant l'Antiquité, les religions coexistaient sans que, le plus souvent, cela ne pose de problèmes majeurs, l'avènement du monothéisme a mis fin à cette tolérance relative. En effet, les trois religions du Livre croient toutes détenir la vérité absolue et exercent un oil critique sans concession sur les pratiques de leurs voisins. Portées par les cultures dominantes et dominatrices, ces religions n'ont d'une part jamais cessé de s'affronter pour asseoir leur suprématie et, d'autre part, elles ont toutes méprisé et combattu (parfois avec une férocité inouïe), les adaptes des croyances traditionnelles en assimilant systématiquement le paganisme à de la magie ou de la superstition. Bien qu'il ne fasse aucun doute que ces critiques unilatérales soient rationnellement fondées, cette attitude n'est-elle pas une illustration du proverbe qui montre que parfois "l'hôpital se moque de la charité" ?
Pour illustrer cette parabole et mettre en évidence l'attitude méprisante que certains croyants entretiennent envers d'autres croyants, je vous propose une brève anecdote. Celle-ci nous est rapportée par Pascal Boyer, anthropologue français, qui enseigne aux Etats-Unis. Ses domaines de recherche sont d'une part l'anthropologie et d'autre part la psychologie. Ce chercheur a longtemps travaillé parmi les Fangs du Cameroun afin de répertorier les traditions, les rites et les croyances de ce peuple d'Afrique centrale.
Pascal Boyer raconte :
J'ai récemment participé à un dîner-débat auquel était convié un théologien catholique ; à cette occasion, j'expliquais que le peuple Fang croit que certains sorciers possèdent un organe interne supplémentaire. Cet organe aurait l'aspect d'un animal mystérieux et vivrait dans leurs entrailles. Beaucoup de membres de cette ethnie sont persuadés que cet animal maléfique est réel et que la nuit, il s'envole pour aller dévaster les récoltes des villageois ou pour leur empoisonner le sang. Face à un auditoire passionné, je précisai que ces sorciers se rassemblent parfois dans d'énormes banquets à l'occasion desquels ils dévorent leurs victimes et préparent leurs futures attaques. De nombreux membres de cette ethnie d'Afrique centrale croient à ces légendes et beaucoup d'entre eux vous affirmeront qu'un ami de leur ami a vraiment vu des sorciers survoler son village pendant la nuit. Ils précisent même que ces sorciers se déplacent dans le ciel, assis sur une feuille de bananier et décochent des flèches magiques sur leurs pauvres victimes sans défense.
Alors que j'exposais ces faits ainsi que de nombreuses autres curiosités exotiques, le théologien, assis à mes côtés, se tourna vers moi et me déclara : "Tout cela est passionnant, c'est ce qui fait que l'anthropologie est si fascinante et en même temps si difficile à comprendre et à interpréter". Puis, avec un sourire complice , il me posa une question sur un ton ironique : "Vous qui êtes un spécialiste de ces traditions venues d'un autre âge, comment expliquez-vous que des êtres humains, fussent-ils primitifs, puissent croire à de telles sornettes ou à de pareilles inepties ?" Choqué par cette question et ce jugement péremptoire, je restai sans voix mais, après quelques minutes de réflexion, je répondis au théologien catholique de la façon suivante :
"Monsieur, permettez-moi de vous proposer une petite fiction : A votre avis, que penserait un anthropologue objectif et intègre qui aurait été tenu à l'abri de tout prosélytisme religieux, si à l'occasion de ses recherches, il était confronté aux pratiques et aux croyances liées à la religion qui domine dans nos contrées prétendument modernes et civilisées ?"
Que penserait-il de la pertinence de ces croyances et de la santé mentale des tenants d'une religion qui affirment que :
Du temps de leurs ancêtres, un homme est né d'une vierge sans l'intervention d'un père biologique.
Le même "homme sans père" a appelé son ami Lazare pour le faire sortir de sa tombe et celui-ci est immédiatement revenu à la vie.
Cet "homme sans père" a, lui aussi, retrouvé la vie trois jours après avoir péri sur une croix.
Quarante jours plus tard, "l'homme sans père" est monté au sommet d'une colline et a disparu mystérieusement dans le ciel.
Si vous murmurez des pensées dans le secret de votre tête, "l'homme sans père", et son "père" (qui est aussi lui-même !?), entend vos pensées et il peut agir en conséquence. Il est, de plus, capable de percevoir les pensées de toutes les autres personnes, et ce, dans le monde entier.
Si vous faites quelque chose de mal ou quelque chose de bien, le même "homme sans père" voit tout et est au courant de tout. Vous pouvez être récompensé ou puni en conséquence, même après votre mort.
Il y a dans le ciel un endroit spécial, plein de feu et de fumée où l'on brûle, torture et supplicie ceux qui n'ont pas écouté l'homme aux trois identités. Si tu te comportes mal, tu pourras y être envoyé pour souffrir, brûler, étouffer, hurler de douleur et pleurer jusqu'à la fin des temps...Toutefois, surtout, n'oublie jamais que "l'homme sans père" t'aime (!!!??)
La mère vierge de "l'homme sans père" n'est jamais morte mais elle est montée au ciel par "assomption".
Le pain et le vin, s'ils sont bénis par un spécialiste appelé prêtre (celui-ci doit obligatoirement avoir des testicules), deviennent miraculeusement le corps et le sang de "l'homme sans père".
Pour épater la galerie, "l'homme sans père" s'est amusé à changer l'eau en vin et à multiplier les pains. Il appréciait également les randonnées pédestres sur la mer ; j'en passe et des meilleures, etc., etc.
Il ne fait aucun doute que, suite à ce récit, notre anthropologue à l'objectivité immaculée, provoquerait la stupeur ou l'hilarité chez certains de ses auditeurs. Toutefois, la métaphysique et l'art de l'interprétation constituant le masque derrière lequel se cache la superstition, il ne fait aucun doute qu'un théologien de la religion dominante ne manquerait pas de faire preuve de pédagogie, de pirouettes verbales et de finesse rhétorique afin de nier, grâce à une démonstration éloquente, la présence de la poutre qui obstrue son oeil. Puisqu'il est question de poutre, n'oublions pas que le père "non biologique" de "l'homme sans père" dont il est question dans ce texte, aurait été ... charpentier !
Ne vous méprenez pas sur l'objectif de ce billet d'humeur car, au-delà de cette surenchère obscurantiste, celui-ci n'a pas pour finalité de ridiculiser ou de stigmatiser ceux qui croient en un dieu transcendant et respectent les principes liés à la religion de leur choix. La question que pose ce petit texte est celle-ci : "La foi en un dieu et la fidélité à un message religieux ne peuvent-elles pas s'affranchir d'une mythologie ridicule qui, selon le célèbre polémiste Octave Mirbeau (1848- 1917), est tout juste bonne pour les pensionnaires de l'asile de Charenton ?"