Burkini : liberté de culte, ou liberté des cultes ?
Pour une vraie application du principe de laïcité
par Jean-François Moizan - 09/09/2016
Les textes publiés dans Vos contributions (rouge foncé) ne représentent que l'opinion de leurs auteurs.
Le récent débat sur les arrêtés "anti-burkini" de cet été a donné lieu à des échanges très politiques, mais en laissant de côté certains aspects philosophiques qu'il me semble important de développer.
Les défenseurs de l'annulation des arrêtés municipaux ont, de façon très prévisible, mis en avant deux points. Le premier, juridique, qui a emporté la décision devant le Conseil d'État pour l'annulation de l'arrêté de Villeneuve-Loubet, consiste en l'absence de trouble à l'ordre public avéré au moment de la publication de l'arrêté. Je ne me prononcerai pas sur ce point.
Ces mêmes défenseurs (imams, avocats), en habiles rhéteurs, ne se sont également pas privés de mettre également en avant un deuxième point, qui est l'atteinte à la liberté de culte, dans le cadre de la laïcité telle qu'elle est définie en France : liberté d'exercer un culte, de changer de culte ou de ne pas en avoir.
Au nom de ce principe de laïcité, que j'accepte volontiers, je vais ouvrir une parenthèse rapide pour tordre le cou à la "France chrétienne". Contrairement à ce que font certains (vous savez, ceux qui disent aux français musulmans qui habitent dans leur quartier, de retourner dans leur pays s'ils ne sont pas contents !), je ne définis pas la France comme étant "chrétienne" ou je ne sais quoi du même genre. La chrétienté n'est pas une norme à laquelle on devrait maintenant se référer pour décider de la justesse de tel ou tel comportement. La France est un espace de droit et de liberté qui n'est pas orienté dans le sens de telle ou telle religion, et qui est censé garantir le libre exercice du culte, ou l'absence de culte.
Dans ce qui suit, je vais questionner cette notion de "liberté" concernant l'exercice d'un culte, car je doute que ça soit si trivial que ça. À mon avis, certains aspects méritent d'être regardés de plus près, notamment (ça sera la conclusion), les conditions dans lesquelles la liberté de culte, ou d'absence de culte, peut être réellement garantie.
Allons-y dans l'ordre. Et comme à mon habitude quand je parle de culte, je parle uniquement de ce qui se rencontre essentiellement en France, à savoir les 3 grands monothéismes (christianisme, islam, judaïsme).
La liberté = le droit de faire ce que l'on veut ?
On rappelle que bien évidemment, la liberté, ce n'est pas la possibilité pour n'importe qui de faire n'importe quoi. Derrière la maxime connue "La liberté de chacun s'arrête là où commence celle des autres", il y a l'idée que le législateur peut légitimement restreindre ce qui est autorisé, pour diverses raisons :
Pour respecter certains droits fondamentaux des autres (ne pas être dominé, persécuté ou exterminé ; droit à la propriété dans certaines limites),
Pour éviter une nuisance pour d'autres (fumée dans un lieu public fermé, ...), ou pour l'ensemble de la société (instabilité économique récurrente, pollution généralisée des rivières, ...),
Conventionnellement, pour faciliter la coexistence (circulation routière à droite plutôt qu'à gauche, ...),
Etc., le consensus pouvant varier d'un lieu et d'une époque à l'autre.
Mais avec l'idée de liberté, il a aussi l'idée que la liberté ne doit pas être limitée arbitrairement, sans nécessité d'intérêt général largement reconnue, en particulier lorsqu'un comportement n'a manifestement aucun effet tangible sur les autres.
Peut-on être libre si on n'a pas le choix ?
Poser la question, c'est un peu y répondre, non ? Si on n'a pas le choix, je dirais qu'on subit un déterminisme, et qu'on n'est pas libre.
Quels que soient les efforts faits, un individu subit nécessairement un certain nombre de déterminismes du fait de sa naissance (son sexe, ses parents et leur environnement socio-économique, son pays). On ne peut pas éliminer tous les déterminismes. Mais ce n'est pas une raison pour en rajouter. Chaque fois que c'est possible, la liberté devrait prévaloir.
Qui devrait être libre : le groupe (promoteur d'un culte) dont fait partie l'individu, ou l'individu lui-même ?
Nos rhéteurs médiatiques ont soigneusement éludé cette question. Dommage !
Je défends qu'il faut toujours, d'une façon générale, viser l'intérêt des individus (des personnes) avant celui des groupes. Parce que c'est l'individu qui ressent, qui est conscient (qui voit, qui pense, qui ressent des émotions, etc.), pas le groupe. C'est l'individu dont les droits doivent, in fine, être garantis.
Or d'une façon générale, un groupe a un pouvoir de coercition sur ses membres ; il l'exerce pour satisfaire ses intérêts propres.
Il arrive que les intérêts du groupe et les intérêts de ses membres se recouvrent largement. Pour prendre un exemple biologique : un organisme vivant multicellulaire dispose de mécanismes de répression très efficaces pour empêcher la prolifération anarchique de certaines cellules en son sein. Si ces mécanismes sont défaillants, cela entraine la mort de l'organisme, et donc des cellules qui le composent. Les intérêts des cellules et de l'organisme se rejoignent.
Mais ce n'est pas le cas général : un groupe, pour satisfaire ses intérêts propres, peut limiter de façon très importante la liberté individuelle de ses membres, sans que cette privation de liberté individuelle soit compensée par un bénéfice individuel. Laisser un groupe exercer un pouvoir sur ses membres, c'est donc potentiellement amoindrir leur liberté individuelle.
Il faut alors se poser la question suivante : l'adhésion au groupe résulte-t-elle d'un choix individuel éclairé, ou d'un déterminisme ?
Si l'individu peut choisir en connaissance de cause d'entrer dans un groupe, et en sortir librement, il n'y a pas réellement de problème. Par exemple, à l'exception de quelques rentiers, dans un ménage, au moins un des deux adultes est obligé d'avoir une activité rémunérée. Mais il est généralement possible de choisir son employeur (dans certaines limites), en acceptant en connaissance de cause la perte de liberté qui en résulte (temps donné à l'employeur), compensée par l'avantage de l'appartenance au groupe (le salaire). Si la relation employé/employeur est équilibrée, l'échange est acceptable. Et si à l'usage, l'employé finit par ne plus voir d'avantages suffisants à la relation, il lui est possible de se trouver un autre employeur et de démissionner du premier. Ou de se mettre à son compte.
À l'inverse, on a un sérieux problème quand l'appartenance au groupe est totalement subie, que individu n'a pas réellement le choix ni d'y entrer ni d'en sortir, et que l'appartenance au groupe lui est désavantageuse (par exemple, parce qu'elle lui interdit de faire ce qu'il aurait pu vouloir faire en l'absence d'appartenance au groupe). Ce genre de situation doit être banni. Un groupe ne peut pas arbitrairement décider du sort d'un individu, décider de ce qui est bien pour lui et restreindre ses libertés au-delà des restrictions universellement acceptées au sein de sa société civile, reconnues comme telles par la législation.
Comment garantir la laïcité dans une société de citoyens libres et égaux ?
Résumons certains points-clé développés ci-dessus :
Il faut garantir la laïcité, c'est-à-dire la liberté d'exercer un culte, de changer de culte ou de ne pas en avoir,
Il n'y a pas de liberté sans choix,
C'est l'individu qui doit être libre, donc qui doit choisir.
L'État a ici pour rôle de garantir que ses citoyens -les individus- aient le choix, et qu'ils puissent choisir en connaissance de cause, de façon éclairée. Pour bien saisir comment ce choix peut être concrètement garanti, il faut en préambule rappeler le contenu du choix qui est proposé, et comment fonctionnent actuellement les cultes par rapport à ce choix.
Contenu du choix
Le choix qui est proposé, c'est celui d'avoir un culte (avec plusieurs sous-choix possibles) ou de ne pas en avoir. Au coeur de ce qui est en jeu, se trouvent la conception de la Vérité que l'on se donne, et la façon d'utiliser son cerveau (sur le "domaine de compétence" du culte, qui peut être assez vaste). La présentation que je vais faire de l'alternative est peut-être caricaturale et manichéenne, mais les différences existent bel et bien.
En l'absence de culte, rien ne vient brider la possibilité pour le cerveau de concevoir la vérité (sur toute chose de l'Univers) comme une construction humaine, qui se prête à la discussion, qui peut être remise en cause par des faits ou une approche différente. Une vérité n'est jamais définitive, mais on peut toujours échanger sur la vérité. Cela incite à la modestie. Il ne s'agit pas de douter de tout (de ne jamais rien tenir pour vrai, ce qui inhiberait l'action), mais d'être capable de questionner les vérités d'aujourd'hui, qui peuvent se révéler les faussetés de demain. Bref, d'être capable à la fois d'esprit critique et d'ouverture (ce que je tiens pour vrai est peut-être faux, l'autre a peut-être raison).
À l'inverse, la vérité d'un culte (sur son vaste domaine de compétence) est une vérité révélée : c'est une vérité intangible, donnée une fois pour toutes. L'Enfer et le Paradis existent ; il existe une entité supérieure, omnisciente et omnipotente ; on peut transformer du vin en sang ; tel personnage est né d'une mère n'ayant jamais eu de relation sexuelle ; les espèces n'ont jamais évolué, etc. Dans ces conditions, je ne peux pas être acteur de la vérité par l'utilisation de mon esprit critique et ma réflexion, je ne peux que la subir passivement. Une oligarchie détient la vérité et la dispense aux autres. Ma pensée, c'est celle de mon directeur de conscience, sans qu'il y ait place pour le doute. En fonction des vérités du culte, certains comportements individuels deviennent obligatoire, d'autres interdits : je dois faire couper le prépuce de mes garçons, je ne dois pas coucher avec une personne du même sexe, etc. L'arbitraire remplace la raison.
Les problèmes qui découlent de ce type de vérité sont dommageables, pour l'individu lui-même voire parfois pour l'ensemble de la société. Sans prétention d'exhaustivité :
La vérité d'un culte n'est pas la même que celle d'autres cultes, ou que d'autres personnes sans culte. Or, si j'ai un culte, ma vérité est révélée et intangible ; c'est donc nécessairement moi qui suis dans le vrai, et ceux qui n'ont pas le même culte que moi sont nécessairement dans l'erreur, sans aucun doute possible. Adhérer à un culte revient donc à établir une hiérarchie entre les membres de son culte d'une part, et les autres personnes d'autre part (qui sont différentes et inférieures). Se crée alors artificiellement de la distance avec certaines personnes. On a là un terrain favorable au fanatisme (bien que le fanatisme ne vienne pas toujours d'un culte : le stalinisme était un fanatisme sans base religieuse aucune). Sans parler de fanatisme, chaque adhérent d'un culte peut se demander si, toutes choses égales par ailleurs, il préfère au fond de lui que son fils ou sa fille se marie avec une personne du même culte, ou ça lui est complètement égal. Pour citer Régis Debray : "La fonction de Dieu est profondément ambivalente. Elle assure la cohésion du groupe, mais en même temps le sépare du voisin, de l'adversaire. Penser une adhésion sans rupture, c'est penser le jour sans la nuit."
Tous les cultes (du moins les trois dont je parle) considèrent, d'une façon ou d'une autre, la femme comme inférieure à l'homme. Et interdisent aux femmes l'accès à la plupart des fonctions ecclésiastiques.
Les interdits religieux peuvent priver les individus de certains plaisirs sans préjudice social (exemple la consommation (modérée !) de boissons alcoolisées, pour ne donner qu'un exemple.
Plusieurs études accréditent l'idée d'une corrélation inverse entre QI et religiosité. Certes l'intelligence (au sens large, y compris la capacité au bonheur) est loin de se réduire au QI. Il n'en reste pas moins qu'il est tendant d'interpréter cette corrélation comme une relation de cause à effet entre le système de vérité des cultes (qui défavorise l'esprit critique) et le QI résultant chez ses membres. Voir par exemple http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2013/08/14/cqfd-les-religieux-sont-moins-intelligents-que-les-athees-affirme-une-etude/ .
On le voit, le choix n'est pas neutre ! Raison de plus qu'il y ait un vrai choix individuel éclairé.
Fonctionnement des cultes par rapport au choix
Tout est fait dans le fonctionnement des cultes pour qu'il n'y ait aucun choix. Dans leur immense majorité (avec quelques exceptions), les adeptes d'un culte ne l'ont pas choisi, ce sont leurs parents qui ont décidé pour eux. Et qui ont donné leur culte à leurs enfants, bien entendu...
Avant que les enfants puissent faire leur choix, ils se voient imposés un culte, qui modèle le fonctionnement de leur cerveau de telle façon que leur possibilité de faire un choix plus tard est restreinte, voire annihilée. En somme, au lieu de traiter leurs enfants en futurs adultes libres et autonomes, leurs parents les traitent en objet dont on peut disposer à sa guise pour satisfaire ses lubies. Un peu comme un sportif raté chercherait à faire de son enfant un champion.
Comment garantir le choix ?
Si l'État veut garantir à ses individus-citoyens le libre choix d'un culte, ou l'absence de culte, il faut qu'il contrecarre le fonctionnement actuel des cultes, qui ne laisse aucun choix. Et ce sans pour autant prôner l'athéisme (ce qui reviendrait à orienter vers un autre choix).
Le choix en question est complexe et demande une certaine maturité intellectuelle. Actuellement, un certain nombre de droits ne sont ouverts qu'à l'âge de la majorité (voter, s'acheter des cigarettes, certaines catégories de film, conduire une automobile, s'ouvrir un compte en banque, etc.). L'âge précis de la majorité en France (18 ans) comporte une part d'arbitraire et ne tient pas compte des différences individuelles, mais il correspond à une certaine réalité moyenne. Il serait raisonnable de penser que la maturité intellectuelle permettant de faire un choix complexe comme celui d'un culte ou d'une absence de culte, ne soit considérée comme acquise qu'à la majorité.
En vertu de ces considérations, on pourrait proposer, pour que le choix se fasse dans de bonnes conditions, de soustraire les enfants mineurs à toute forme d'éducation religieuse ou de cérémonie religieuse. Cette mesure serait plutôt simple à faire appliquer concernant la fréquentation des lieux de culte recensés, et concernant l'enseignement privé. Après, pour ce qui se passe chez les parents, on ne peut pas non plus mettre un micro dans chaque appartement... Bien entendu, l'interdiction de la circoncision pour des motifs purement religieux, déjà prévue par le Code Civil (article 16-3) et par le Code de déontologie médicale (article 41), devra être efficacement appliquée. Sur la circoncision, voir par exemple http://www.droitaucorps.com/circoncision-masculine-definition .
En complément de l'introduction aux religions déjà dispensée par les professeurs d'Histoire, l'enseignement obligatoire devrait également inclure une présentation des différences intellectuelles fondamentales entre culte et absence de culte (contenu à préciser, mais une explication telle que je l'ai ébauchée ci-dessus serait un point de départ). Sans pour autant prôner l'athéisme, il ne s'agit pas non plus de masquer le fait que certaines vérités ne sont absolument pas considérées comme universelles, et que la religion n'a pas le monopole du coeur ni de la morale. Les actuels professeurs de Philosophie semblent être de bons candidats pour cet enseignement.
Si ces conditions de libre choix étaient réunies, ceux que la vue d'un voile hérissent se demanderaient peut-être un peu moins si une femme voilée se voile librement, ou par provocation, ou parce qu'elle y est forcée, ou parce qu'elle s'y sent obligée...
Chiche ?