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Aberration du christianisme

Pour un athéisme intelligent et généreux


par Michel Bellin  -  25/04/2009




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"Ce que je reproche le plus au christianisme, c’est d’ajouter à l’opacité du réel la niaiserie d’une explication." Une fois passée la déferlante des bourdes papales (en attendant la suivante), une fois assourdies les éternelles chamailleries entre cathos progressistes et intégristes trisocomiques renvoyés dos à dos, cet aphorisme maison me tient encore plus à cœur et mérite ici de nouveaux développements afin de passer à la moulinette toutes les sornettes chrétiennes.

En premier lieu, on doit bien admettre que parmi les trois grandes religions, le christianisme aggrave son cas. Car si "Dieu" s’était contenté d’être YHWH, et Mahomet le prophète d’Allah, on laisserait volontiers chaque communauté régler ses comptes avec le divin. Mais voilà, Jésus est passé par là : Dieu s’est fait homme pour que l’homme se fasse Dieu (disait un Père de l’Eglise). Ni plus ni moins. Un Bon Dieu, passe encore, mais son rejeton ! Pure aberration génétique, illogisme consubstantiel. D’où ma consternation à l’heure où le catholicisme relève la tête : pourquoi donc adjoindre toujours le grotesque à l’absurde, la superstition de la lettre au ridicule de l’esprit ? À l’heure où la Pureté écologique tient lieu de nouveau dogme, comment ne pas souhaiter une salutaire marée noire dans cet océan d’eau lustrale et de guimauve spirituelle !

Car, Messieurs les Théologiens, parlons franc : n’y a-t-il pas de quoi pouffer quand on consent à redevenir un instant sérieux pour résumer posément votre excentrique équation : "Dieu" en personne, votre Eternel, Essentiel, Immatériel Dieu a donc envoyé sur terre son propre Fils pour racheter l’Humanité en perdition. CQFD. Et pourquoi pas sa bru ? O felix culpa ! (nous parlons de la Rédemption, pas de la dame.) En prétendant ainsi clôturer l’histoire des hommes, votre sotériologie a inventé une théologie de l’Histoire ! Votre Eglise a de fait capturé le devenir de notre planète pour en faire sa chose : la seule Histoire Sainte possible. Secte originelle (victime ô combien consentante de sa propre réussite), le christianisme - qui est au Christ ce que le chauvinisme est au chauve ou la calvitie à Calvi - s’est ainsi arrogé le droit du dernier mot et prétend le proclamer urbi et orbi en d’incessants sermons, discours et exhortations quand ce ne sont pas d’inflexibles restrictions morales concernant le sida, la fin de vie ou l’avortement. Sous la redondance moralisatrice, toujours l’éblouissant tour de passe-passe et la fascinante métamorphose : tel le catoblépas, cet animal fabuleux des cathédrales qui se repaissait de sa propre chair, la prétention de la Tradition catholique - et son absurdité - s’engraisse d’elle-même, indéfiniment, infiniment, impunément. Et nulle objection possible : l’Eglise aura forcément réponse à tout puisque "elle a les paroles de la Vie éternelle" ! Imparable logorrhée qui décourage toute contradiction car, dixit St Paul (qui, selon la même logique, s’est autoproclamé "l’avorton" tout en faisant main basse sur la jeune communauté balbutiante pour en faire "sa" chose et "son" combat), Dieu s’est servi de ce qui est Folie pour proclamer sa Sagesse à toutes les nations jusqu’aux extrémités de la terre. Paradoxe formidable, génial coup de bluff auquel communie le croyant depuis vingt et un siècles : en se rassasiant d’absence, il se gave de sens ! C’est ce qui advient dans l’eucharistie, non pas simple commémoration, mais logophagie. Que ce soit dans la main ou sur la langue, sur le parvis de Notre-Dame ou dans la plus humble paroisse de brousse, il s’agit bien pour le catholique fervent d’absorber une parole – le Verbe fait chair – de s’en gaver, de l’avaler au double sens du terme : bobard et hostie. C’est trivial et sublime. N’essaie pas de comprendre, crois seulement, abêtis-toi et… gobe. Transsubstantiation, y’a bon !

Que rétorquer à cette énormité chrétienne, sorte d’écœurant loukoum ? Encore un petit effort, semblent susurrer les âmes pieuses : qui n’aimerait pas être sauvé ? Ressuscité d’entre les morts ? Qui ne serait pas soulagé d’abandonner définitivement son corps sexué (donc pécheur, pouah !) pour devenir une âme immortelle, défaillante de félicité dans l’éternelle garden-party céleste ? Paradisiaque Parousie qui fait délirer les frustré(e)s. L’athée convaincu – dont l’intelligence est blessée – peut évidemment protester, contre-attaquer, démontrer, etc. À mon avis, c’est assez vain et épuisant. L’arme la plus forte, en définitive, plus fatale même que l’imprécation sacrilège, reste le rire, un rire iconoclaste dévastateur. Pimenté parfois de subtile ironie. Ironie déjà chez Pilate : "Qu’est-ce que la vérité ?" En tout cas plus la mienne, pas la vérité de la Croix en lieu et place du Phallus Pantocrator, pas l’emblème de la déraison chrétienne qui, depuis l’empereur Constantin et son étendard victorieux, prétend désormais désigner à l’Univers l’envers sublimé du réel : de maudite, la souffrance deviendrait rédemptrice et c’est sur un gibet que désormais devraient être à jamais crucifiées nos trop humaines passions. Face à l’"Ecce homo !" (encore un mot de Pilate, décidément facétieux !), le Christ en Gloire des mosaïques byzantines. Revu et corrigé par la théologie, le prétendu Homme-Dieu retourne ainsi la réalité humaine comme un gant écorché : la souffrance est transcendée, le Destin défatalisé, l’homme divinisé. Nouveau contresens de l’Histoire scellé par le sang de l’Agneau. "J’ai versé telle goutte de mon sang pour toi…" parole sublime et très sotte que Pascal prête à Jésus-Christ. À ce stade, la foi n’est plus une indigeste pièce-montée mais un amas d’écœurants abats ! Foin de Sacré-Cœur, disons les choses plus simplement : ni plus ni moins que les autres religions mais d’une façon bien plus perverse, le christianisme n’aime pas l’humanité puisque la vraie patrie de l’homme est au Ciel et que la voie royale pour y parvenir est le chemin de la croix et la haine de soi.

En ce qui me concerne - puisque l’athée a aussi le droit après tout d’être témoin -, désormais joyeux athée à la mode de Prévert (A comme absolument athée, T comme totalement, H comme hermétiquement etc.), mon seul vrai regret n’est pas d’avoir défroqué trentenaire, non, mais de m’être éclipsé trop tôt car ce n’est pas en cinq ans ni même en vingt mais en quarante qu’on peut devenir un curé Meslier ! (On sait qu’en juin 1729 Jean Meslier, curé de la paroisse d’Étrépigny, laissa à sa mort une enveloppe contenant… le texte fondateur de l’athéisme et de l’anticléricalisme militant en France. On imagine la tête de ses ouilles qu’il édifia et bénit durant tant d’années !!!) Sublime vocation : avoir le front et la persévérance de s’enkyster patiemment dans la croyance pour mieux la dissoudre de l’intérieur, exténuer la foi moribonde sous le masque propret de la fidélité, s’autotransfuser le doute-à-doute mortifère nuitamment, obstinément, voluptueusement…

Aujourd’hui en tout cas, en mon âme et conscience, ma conviction est faite : "Dieu" est une hypothèse inutile, les religions des mystifications mortifères, dangereuses et démobilisatrices et l’Incarnation chrétienne, une irrationalité grotesque et inhumaine. Place donc à un athéisme intelligent et généreux qui est une voie difficile, ô combien difficile et en même temps exaltante. D’ailleurs n’est-il pas urgent d’inventer un nouveau qualificatif positif et mobilisateur qui effacera à jamais tous ces préfixes privatifs défigurant notre humanisme et notre éthique (athée, incroyant, apostat etc.). Certes, celui qui réfute toute transcendance n’est pas, par définition, subversif, encore moins prosélyte, mais dans un monde dominé par le retour intempestif et bruyant de l’obscurantisme religieux, il le devient. Il a même à opérer d’urgence une sorte de coming-out pour proclamer dorénavant haut et fort ses lettres de noblesses et sa feuille de route : non plus un frileux agnosticisme mais un vigoureux athéisme énoncé en termes positifs, qu’ils soient savants ou familiers : MÉCRÉANT, DÉICIDE ou THÉOCLASTE ! Le proclamer mais aussi le vivre, pas sur les tréteaux ni dans les flonflons, mais au quotidien, en se défiant des idoles et en refusant de s’inventer des édens. Et en incarnant ici et maintenant la fraternité, la justice, la liberté… et la laïcité, les quatre vertus cardinales de notre vivre ensemble.

Telle est ma foi d’apostat. Telle est ma fierté d’ex-croyant dégrisé et d’homme de raison parvenu enfin à maturité. En comparaison, tous les dévots de la planète, avec leurs grigris, leurs sacrements, leurs amulettes, leurs processions, leurs miracles, leurs vieux grimoires, leurs indulgences plénières, leurs moulins à prière, leurs grottes miraculeuses, leurs murs sacrés et leurs esplanades du temple, leurs carêmes et leurs ramadans, leurs mitres, leurs kippas ou leurs chapeaux pointus… tous ne sont à mes yeux que de grands gosses qui ont peur dans le noir et se rassurent à bon compte en ânonnant des fables à dormir debout et à croupir à genoux.

"Pour une larme versée sur le Dieu que je perds, mille éclats de rire au fond de moi fêtent la divinité qui m’accueille partout." J’ai mis cette citation en exergue de mon site littéraire. On dirait encore du Pascal… mais cette phrase, le coquet Jouhandeau – "le diable de Chaminador" comme on l’appelait – ne la cousait pas dans la doublure d’un manteau élimé : il la vivait jusqu’à l’acmé de ses amours interdites après avoir tant rêvé comme moi de devenir prêtre. Avec néanmoins une différence capitale entre Jouhandeau et moi : s’il a toujours exalté le péché de chair dans le commerce des garçons – avec quelle vitalité et sans aucun remords jusqu’à un âge avancé ! – jamais il ne renoncera à ce Dieu qu’il bafouait allègrement. Son péché et son Dieu feront toujours bon ménage, avec force accommodements. Au point que, durant les dernières années de sa vie, l’auteur citera cette phrase des Maximes de St Jean de la Croix : "Une seule pensée de l’homme vaut plus que le monde, mais Dieu seul est digne d’en être l’objet." Dieu seul ! (Excusable erreur de vieillesse puisque, face à la mort, maints écrivains jusque là lucides et sensés deviennent sur le tard catholiques chroniques et mysticogélatineux !) Et Jouhandeau d’ajouter dans ses entretiens avec Jean Amrouche, cette fois plus sérieusement et avec une lucidité qui rejoint la mienne : "Dans ma jeunesse, j’ai peut-être aimé le Christ d’une manière trop sensible. Son visage et son corps m’ont requis trop longtemps, beaucoup trop. Mon homosexualité vient de là." Le visage et le corps du divin supplicié… son sexe aussi, si peu voilé, si mystiquement offert à mon regard pubère, si délicieusement crayonné dans la marge de mes cahiers d’écolier. Là encore : felix culpa ! Car je confesse moi aussi ma foi intacte en ce Ieschoua d’Amour qui me troubla. Son Eglise, non ! Non merci ! Plus jamais ! Rejet viscéral à la mesure de l’époustouflant paradoxe : la même Institution qui diabolise l’homosexualité et la condamne me l’a transmise en douce, le milieu sacerdotal étant majoritairement homophile et hypocrite. C’est devenu mon constat après quelque trente ans de désintoxication méthodique et assidue. Un constat non pas amer, plutôt serein et même radieux : plus de prêtrise, nulle religion, nulle divinité, ni Incarnation ni Rédemption, ni péché ni grâce, nulle Eglise - marâtre ou virago - l’Homme seul. Charnel et périssable. Pitoyable et sublime. Enfin affranchi ! C’est en Lui seul que je crois. Et à foi neuve, catéchisme inédit : le contraire de prier ? Rire. Le contraire de mourir ? Jouir. Le contraire de croire ? Savoir.

Et le faire savoir, non plus en chaire mais dans ma chair, en péchant vigoureusement et en pouffant irrespectueusement puisque l’hygiène du nouveau siècle - qui sera athée ou ne sera pas - c’est le blasphème joyeux !



Michel Bellin


Cf. le blog de Michel Bellin

Dernière publication : Impotens deus, de l’angélisme chrétien à l’homophobie vaticane, L’Harmattan, juin 2008, 138 p. 15,50 €



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