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Réfutation de la preuve par le mouvement

Argument cosmologique : première voie de Thomas d'Aquin


par Albert Crispin  -  26/01/2015




Les textes publiés dans Vos contributions (rouge foncé) ne représentent que l'opinion de leurs auteurs.




Argument cosmologique par le mouvement

"Il est évident, nos sens nous l'attestent, que dans ce monde certaines choses se meuvent. Or, tout ce qui se meut est mû par un autre. En effet, rien ne se meut qu'autant qu'il est en puissance par rapport au terme de son mouvement, tandis qu'au contraire, ce qui meut le fait pour autant qu'il est en acte; car mouvoir, c'est faire passer de la puissance à l'acte, et rien ne peut être amené à l'acte autrement que par un être en acte, comme un corps chaud en acte, tel le feu, rend chaud en acte le bois qui était auparavant chaud en puissance, et par là il le meut et l'altère. Or il n'est pas possible que le même être, envisagé sous le même rapport, soit à la fois en acte et en puissance; il ne le peut que sous des rapports divers; par exemple, ce qui est chaud en acte ne peut pas être en même temps chaud en puissance; mais il est, en même temps, froid en puissance. Il est donc impossible que sous le même rapport et de la même manière quelque chose soit à la fois mouvant et mû, c'est-à-dire qu'il se meuve lui-même. Il faut donc que tout ce qui se meut soit mû par un autre. Donc, si la chose qui meut est mue elle-même, il faut qu'elle aussi soit mue par une autre, et celle-ci par une autre encore. Or, on ne peut ainsi continuer à l'infini, car dans ce cas il n'y aurait pas de moteur premier, et il s'ensuivrait qu'il n'y aurait pas non plus d'autres moteurs, car les moteurs seconds ne meuvent que selon qu'ils sont mus par le moteur premier, comme le bâton ne meut que s'il est mû par la main. Donc il est nécessaire de parvenir à un moteur premier qui ne soit lui-même mû par aucun autre, et un tel être, tout le monde comprend que c'est Dieu."
Thomas d'Aquin (Somme théologique, Ière partie, question 2, article 3)


1. Thomas d'Aquin invoque nos sens pour tenter démontrer la validité de sa preuve. Or nos sens peuvent être trompeurs (cela a été confirmé à multiples reprises), et se baser exclusivement sur ceux-ci pour prouver l'existence de Dieu est loin d'être convaincants.


2. La physique moderne contredit la preuve par le mouvement.
  1. Tout d'abord, elle sous-entend qu'une chose ne peut être en mouvement que si elle a été mise en mouvement par un autre objet (moteur). Or, selon la première loi de Newton : "Tout corps persévère dans l'état de repos ou de mouvement uniforme en ligne droite dans lequel il se trouve, à moins que quelque force n'agisse sur lui, et ne le contraigne à changer d'état". L'idée selon laquelle les choses sont par défaut au repos et qu'elles ne peuvent être mues autrement que par quelque chose d'autre est une assertion non prouvée. Qu'une chose soit en mouvement est tout aussi naturel qu'une chose qui est immobile. Surtout, il est bien plus raisonnable de supposer un univers éternel ou cyclique où les objets sont naturellement en mouvement que de postuler la création d'un univers ex nihilo.
    On notera que l'on n'a jamais observé de particule qui soit parfaitement au repos (ou sans énergie). Il y a donc présomption mais non preuve.

  2. La théorie de la relativité d'Einstein s'oppose à la première voie. Selon Einstein, le mouvement est relatif et dépend d'un référentiel donné. Explications (Source : vikidia.org - Théorie de la relativité) :
    "Supposons que nous soyons dans un train qui :
    - soit est arrêté,
    - soit avance tout droit, toujours à la même vitesse et sans secousse.
    Si, par la fenêtre, nous voyons un train croiser le nôtre, comment savoir si c'est nous qui avançons et l'autre train qui est à l'arrêt, ou l'autre train qui est en mouvement et nous qui sommes arrêtés ?
    S'il y avait des secousses, des changements de direction ou des accélérations, nous pourrions en déduire qui bouge et qui est arrêté ; mais il n'y en a pas.
    Il se peut même que nous et l'autre train soyons en même temps en mouvement, et il est impossible de connaître ni la vitesse "réelle" de notre train, ni celle de l'autre : on peut seulement connaître celle de l'autre train par rapport à nous.
    C'est à cause des référentiels. Nous nous trouvons dans le référentiel de notre train, et les deux trains (le nôtre et celui qui le croise) se trouvent tous les deux dans le référentiel "terrestre". Le référentiel de notre train se trouve donc dans le référentiel terrestre, mais il est en mouvement par rapport à lui. À moins de regarder "dehors" (un arbre, le sol, les nuages), c'est-à-dire de nous repérer par rapport au référentiel terrestre, nous n'avons pas l'impression que notre train avance : par exemple, en fermant les rideaux du train, on pourrait se croire à l'arrêt puisqu'il n'y a pas de secousse, d'accélération ni de changement de direction.
    Pourtant, quelqu'un situé dans un autre référentiel que celui de notre train (l'autre train, par exemple, ou le référentiel terrestre) verra notre train (et donc nous) avancer, et à différentes vitesses selon le choix de ce référentiel.
    Il y a donc plusieurs points de vue (mouvement, pas de mouvement) selon le référentiel où l'on se situe : c'est le principe de relativité galiléenne."

    Ce que cela signifie pour Thomas d'Aquin, c'est que le mouvement n'est pas une propriété intrinsèque d'un objet mais une propriété qui doit s'appliquer à deux choses : un corps et un observateur. Cela signifie qu'il ne peut pas exister un "moteur immobile" au sens absolu du terme, le mouvement étant relatif. Il n'y a pas de référence fixe et absolue. Un objet peut donc être à la fois en mouvement et immobile, en acte et en puissance, selon le référentiel adopté.


  3. On pourrait me reprocher de ne pas comprendre le concept de mouvement donné par Thomas d'Aquin: il s'agit du passage de la puissance à l'acte. Toutefois, le mouvement au sens physique du terme contredit déjà l'argument de Saint Thomas. De même, il a pris en compte le mouvement physique : voir l'exemple qu'il donne avec l'enfant et le bâton.

    Pour le reste, la notion de mouvement s'apparente à celle de changement : il faut un changeur pour permettre à une chose de changer. Dès lors, nous sommes renvoyés à un autre argument : celui de la cause première puisque, selon Thomas d'Aquin, il faut une cause pour permettre un changement. L'argument cosmologique classique ayant cependant déjà été réfuté mainte fois, je ne m'attarderai donc pas là-dessus.

3. Si Dieu est inchangé (moteur immobile), alors il ne peut rien faire et n'a pas pu créer le monde. Il en va de même s'il est un acte pur.

  1. A.1. Raisonnons par l'absurde. Si Dieu est le moteur premier, alors c'est lui qui a créé l'univers ex nihilo (à partir de rien). Selon cette version des faits : nous avons une situation 1 (S1) dans laquelle Dieu existe mais l'univers n'existe et une situation 2 (S2) dans laquelle on trouve à la fois Dieu et l'univers. Le passage de S1 à S2 se fait en principe grâce à Dieu (moteur "premier"). Toutefois, puisque rien n'existait sauf Dieu, comment l'univers a t-il pu être créé ?

    Il n'est pas possible que la simple présence de Dieu, moteur immobile, suffise à expliquer la création du monde. Dans ce cas, le monde serait éternel et donc n'aurait pas de commencement (puisque Dieu n'a pas été créé). Si le monde n'a pas de commencement, il n'a donc pas pu être "créé", puisque cela impliquerait que le monde n'existe pas à un moment antérieur. Si le monde a été créé, Dieu doit avoir agi. Or si Dieu agit, il change, se meut, passe de la puissance à l'acte, et donc n'est plus immobile. Dans ce cas, il lui faut un moteur autre que lui-même (rien ne se meut soi-même pour Thomas d'Aquin). Un problème survient alors : si seul Dieu existe en S1, qu'est-ce qui le meut ? L'argument est éminemment contradictoire.

    A.2. Les apologistes soutiennent souvent que Dieu est hors du temps et de l'espace. Cela pose quelques problèmes :
    • Qu'est-ce que le fait d'exister ? Jusqu'à présent, nous sommes certains que les choses qui existent le sont dans le temps et dans l'espace. Est-il vraiment possible qu'un être existe hors du temps et de l'espace puisse exister ? J'ai du mal à y croire.

    • Si Dieu est hors du temps, il est atemporel et donc inchangé. Dès lors, il n'est pas à proprement parler éternel. Mais surtout, il ne peut effectivement rien faire. Si le monde est créé (par Dieu), alors on trouve un "Temps 1" dans lequel le monde n'est pas créé et qui précède un "Temps 2" dans lequel le monde est créé. Dans ce cas, Dieu est soumis au temps. Mais aussi à l'espace, dès lors que l'espace est inséparable du temps.

    • Si dieu a créé le temps, alors on arrive à un problème logique. En effet, si le temps a été créé, alors cela signifie qu'il succède à une situation où il n'existait pas encore. On a donc une situation "avant le temps", ce qui est contradictoire.

    • Sachant que le temps existe, si la simple présence de Dieu permettait de justifier la création du monde, alors le monde doit être éternel et non atemporel.

    Pour ces raisons, on ne peut dire que Dieu est hors du temps.

  2. Dieu n'a jamais pu prendre la moindre décision ; prendre une décision implique en effet un changement. De même qu'il n'a jamais pu exercer la moindre action. Tout cela signifie que Dieu est une hypothèse inutile, stérile et dont l'existence n'a aucun intérêt. On peut donc l'évincer sans problème.

  3. Si Dieu est inchangé, alors il ne peut être affecté par le péché. Il ne peut non plus être affecté par les événements et donc doit être impassible. Il ne peut donc pas être aimant, compatissant, etc.

  4. Que Dieu soit inchangé signifie donc qu'il ne peut rien faire. Cela va sans dire que cela s'oppose à la plupart des récits des livres sacrés.

  5. Si Dieu est le premier moteur mais que l'on admet qu'il n'est pas immobile, alors l'argument se contredit ouvertement et fait un traitement de faveur injustifié : il présuppose dès le départ que quelque chose contredit la règle initiale.

  6. Thomas d'Aquin considère que Dieu est acte pur et n'est donc rien en puissance (ce qui est présumé par Thomas d'Aquin). Cela signifie donc qu'il a des propriétés contradictoires : s'il est bon (ou tout autre propriété A) en acte, il est mauvais (ou tout autre propriété inverse à A) en puissance or cela est impossible selon Thomas d'Aquin puisque Dieu est un acte pur. Dieu est bon et mauvais en acte, simultanément. Ce qui est illogique. Et pour aller encore plus loin : si Dieu est un acte pur, alors il est simultanément logique et non-logique.

4. Aucune raison valable n'est avancée pour exclure la régression à l'infinie des moteurs.
  1. Certes, il ne peut exister de moteurs seconds sans moteur(s) premier(s), mais cela ne prouve pas qu'il faut un (ou des) moteur(s) premier(s) pour permettre l'existence du mouvement. Certains ont expliqué que s'il y a une infinité de moteurs seconds, alors il ne peut y avoir de moteur premier. Sauf que ce qui est contesté ici, c'est l'existence même d'un moteur premier : la régression à l'infini ne signifie pas que le moteur premier se trouve infiniment loin, mais tout simplement qu'il n'existe pas.

  2. Certains apologistes ont tenté de faire une analogie pour tenter de démontrer pourquoi une régression à l'infini est impossible. La plus parlante est peut-être celle-ci : "imaginez un wagon en mouvement, qu'est-ce qui lui permet d'être mû ? Un autre wagon, pourquoi pas. Mais si ce deuxième wagon est lui-aussi mû par un autre wagon, et ainsi de suite, alors il ne peut y avoir de mouvement. Il faut donc une locomotive pour permettre le mouvement !".

    Cette analogie est problématique à plusieurs égards :
    • On ne peut réduire le concept d'infini, dont on ne peut faire l'expérience empiriquement (et que l'on ne peut donc connaître de manière empirique) à un exemple dont nous pouvons faire l'expérience de manière empirique. C'est manipulatoire.

    • Une autre manière de montrer que l'exemple est problématique, est qu'il suppose qu'il n'existe qu'un seul moteur premier. Or rien ne contredit le fait qu'il puisse exister plusieurs moteurs premiers.

    • Il s'agit d'une fausse analogie : Dieu est supposé être un moteur immobile, or la locomotive est en mouvement. Donc : qu'est-ce qui meut donc la locomotive ? On retombe sur le problème évoqué plus haut.


Albert Crispin



Voir aussi : Réfutation de la preuve par le commencement. Argument cosmologique : Argument du kalam. Par Albert Crispin, 13/02/2015.

Voir aussi : Réfutation de la preuve par les formes d'existence des choses. Argument cosmologique : Troisième voie de Thomas d'Aquin. Par Albert Crispin, 21/02/2015.

Voir aussi : Réfutation de la preuve par le degré (des choses) Quatrième voie de Thomas d'Aquin. Par Albert Crispin, 05/04/2015.

Voir aussi : Réfutation de la preuve par l'ordre et par la finalité. Argument Téléologique : Cinquième voie de Thomas d'Aquin. Par Albert Crispin, 09/04/2015.

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