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La dictature du bonheur


par PdC  -  15/01/2008




Les textes publiés dans Vos contributions (rouge foncé) ne représentent que l'opinion de leurs auteurs.




L’injonction au bonheur qui règne dans la société nous semble insupportable parce qu’elle est paradoxale. En effet, s’agissant de bonheur, pourquoi faudrait-il l’imposer ? Et, s’agissant d’une dictature, comment pourrait-elle concerner le bonheur ? On soupçonne immédiatement qu’il s’agit en réalité d’une dictature intéressée et d’un bonheur contrefait. Or, nombreux et divers sont les imposteurs impérieux :
  • Les marchands cherchent à augmenter la consommation et le confort, en communiquant sur le plaisir.

  • Les économistes cherchent à augmenter le revenu, pour améliorer la satisfaction des besoins, et le bien-être matériel.

  • Les chefs d’entreprise cherchent à améliorer la motivation et la forme des salariés, afin d’augmenter la productivité au travail.

  • Les psychothérapeutes prescrivent les diverses "pilules du bonheur", afin d’améliorer humeurs et performances.

  • Les relations, les amis, imposent les critères de beauté, jeunesse et santé, pour faire respecter les normes du social souriant.

  • Les religieux chrétiens cherchent à détourner de cette vallée de larmes et de péchés, en imposant une espérance joyeuse en un ailleurs plus tard.

  • Les idéologues, tels que les marxistes, cherchent à provoquer l’avènement des lendemains qui chantent, en imposant un enthousiasme militant.

  • Les politiques cherchent par divers moyens, dont la démocratie et la croissance, à assurer à leurs peuples paix, santé et prospérité.

  • Les philosophes occidentaux, depuis 26 siècles, ont affirmé chacun leur propre vision du bonheur, allant de la métaphysique grecque sans rapport avec la vie, à l’imagination kantienne sans réalité aucune, pour terminer par les trivialités d’un Alain ou d’un Schopenhauer.
Dans "L’euphorie perpétuelle", Pascal Bruckner dénonce à juste titre "l’éternelle grimace radieuse accrochée au visage", et stigmatise aussi bien la griserie intense due à chacun ("State of flow"), que la platitude du contentement de soi, de la résignation, dont Jean Richepin a si bien fait la satire dans son poème "Ô vie heureuse des bourgeois", chanté par George Brassens.

Devant l’avalanche des contrefaçons du bonheur, nous mettons en doute sa réalité même ; devant l’accumulation des intérêts dictatoriaux, nous nous demandons si on ne nous "balade" pas depuis longtemps. Alors, écœurés, nous pourrions nous écrier avec Gérard Oberlé "À bas le bonheur !". Et pourtant, notre ressenti, notre vécu ici et maintenant, résiste. Au fond de nous, une petite voix têtue répète inlassablement "souviens-toi de ton bonheur lors de ton premier baiser, devant le sourire de ton enfant, face aux applaudissements, ou lors du partage d’une émotion …". Et on continue d’y croire.

Pendant très longtemps, le bonheur a été l’affaire exclusive des politiques et des religieux philosophes, qui dictaient aux populations quoi croire et comment se comporter. Mais à notre époque, ce champ est de plus en plus investi par la science, à travers plusieurs approches :
  • Psychologie : Nous ne sommes pas tous égaux devant la bonne humeur. Chacun a son tempérament, plus ou moins enjoué, plus ou moins morose, déterminé par son histoire personnelle, par ses gènes et par leur interaction. Chacun aurait donc un niveau prédéterminé ("set point") de bonheur, dont les événements de la vie ne pourraient que faire dévier transitoirement, même si ce niveau pourrait s’élever par un vécu approprié. Sur le plan neuropsychologique, les sentiments positifs et les négatifs ont des circuits neuronaux distincts, les positifs impliquant le cortex gauche, et les négatifs le cortex droit. Ainsi le neuroscientifique Richard Davidson (Université du Wisconsin) a montré que, dans la population, les 3 profils d’humeur, plutôt heureux, plutôt triste et équilibré, recoupent bien l’activation corticale dominante, respectivement à gauche, à droite et équilibrée.

  • Psycho-économie : Aux USA, des études sociologiques récentes montrent que le "bien-être subjectif" (BES) a bien tendance à croître avec le niveau de revenu, mais pour une population en coupe instantanée. Par contre, les enquêtes sur des cohortes à long terme montrent que ce n’est pas le cas au cours de la vie, car les aspirations augmentent avec le revenu. D’après l’économiste Richard Easterlin (Université de Californie), au cours de la vie, ce ne sont pas les événements financiers qui font varier le BES, en raison des habitudes de train de vie et des comparaisons sociales, mais plutôt les événements liés à la santé, à la famille et au travail. Pour améliorer son BES, il conviendrait ainsi, plutôt que de se consacrer à son niveau de revenu, de prendre soin de sa santé, de se soucier de sa vie familiale, et de consommer des biens culturels et des biens standards. Ce qui remettrait en cause la validité de la théorie du niveau prédéterminé de bonheur.

  • Sociologie : D’après le sociologue Johannes Siegrist (Université de Düsseldorf), les études sociologiques montrent que le BES dépend directement des "interactions avec l’environnement social", et cela dans tous les lieux de vie, que ce soit à la maison, au travail ou à l’école.

Les approches scientifiques convergent ainsi vers une détermination du niveau de "bien-être subjectif" par les facteurs relationnels. Cela semble bien confirmer la notion de "relationnel caressant" comme conception du bonheur, sous le doux empire duquel alors, on accepte volontiers de se placer. La pensée chinoise, pour laquelle la vie est un processus, une "flottation" qui s’entretient, sans tendre aucunement vers une finalité heureuse, s’accorde bien avec cette conception existentielle de "relationnel caressant".


PdC



Voir aussi Bonheur postchrétien : Proposition d’un nouveau concept de "bonheur/amour en boucle", par PdC (04/04/2005)


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